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François Tétreau évoque Jean-Pierre Guay dans Le Devoir
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Mercredi, 11 Janvier 2012 23:02

Jean-Pierre Guay 1946-2011 - Un flâneur primordial

François Tétreau - Écrivain  11 janvier 2012  
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Photo : Kéro

À retenir

    Une vie autour du livre

    Jean-Pierre Guay a été libraire, critique littéraire, poète, romancier et président de l'Union des écrivains de 1982 à 1984. Le Québécois dont la vie entière tourna autour du livre s'est éteint à Québec le jour de Noël, dans une tristounette indifférence, l'homme ayant fait le vide autour de lui depuis plusieurs années. L'ancien journaliste a piqué la curiosité de la communauté littéraire dans les années 1980 avec la publication de plusieurs tomes de son Journal, qui décortiquait la vie littéraire de l'époque non sans une réflexion profonde et grave, posée sur lui-même. C'est l'éditeur Pierre Tisseyre s'est engagé dans cette audacieuse aventure avec M. Guay.
C'était il y a plus de vingt ans, un jour de Noël, j'ai pris le téléphone et composé le numéro de Jean-Pierre Guay. C'était simple, il figurait dans le Journal. Jamais je ne l'avais rencontré, pourtant je croyais bien le connaître après avoir lu les quatre premiers tomes de son Journal. Pour tout dire, c'était plus fort que moi. Il fallait que je lui exprime la joie que son livre me procurait. Oui, la joie. Celle de découvrir un écrivain de cette stature. Un authentique écrivain, drôle, intègre et mordant. Libre. Dans tous les sens du terme, c'est-à-dire qui écrit ce qu'il pense, bien sûr, mais qui se montre aussi libre de ses mouvements. À l'aise dans sa phrase, la menant où il veut, à sa guise, empruntant parfois de longs détours, et qui retombe invariablement sur ses pattes.

Il est certain que le Journal de Jean-Pierre Guay demeurera l'ouvrage indispensable à tous les chercheurs et historiens désireux de mieux connaître la vie littéraire au Québec durant les quinze dernières années du XXe siècle. À cet égard, son oeuvre décrit aussi solidement son époque et ses contemporains que le font la Correspondance de Flaubert ou le Journal littéraire de Léautaud. Mais l'auteur du Grand bluff n'a pas seulement témoigné de son temps, il a livré l'essence même de sa sensibilité et l'a rendue limpide à quiconque y regarde un instant.

Comment y arrive-t-on? Difficile à expliquer, ça relève presque de l'indicible. Mettons qu'à force de métier, il est parvenu à coucher en une prose souveraine des états d'âme et de pensée si mobiles et fulgurants que les auteurs préfèrent d'ordinaire les exprimer en vers ou en images quand ils leur sont révélés. Il est une autre explication, si on admet que l'art, en dépit de ses ruses et de ses travestissements, est affaire de vérité. Or, il se trouve qu'en littérature, le journal est un genre qui prétend à la vérité. Il faut croire que cette soif de vérité, de nudité absolue, décuplait les moyens de Jean-Pierre et le poussait à serrer de plus près la haute note claire.

Rigueur de style


Son Journal faisait corps avec lui, il était l'affaire de sa vie et un art de vivre tout en même temps. L'homme y est dans sa totalité, tantôt mégalomane, compulsif, moqueur et juste, en prière ou d'attaque. On peut sans doute dire la même chose de ses romans, de ses poèmes, et François Charron n'hésite pas à l'affirmer avec autorité dans sa postface à l'anthologie des poèmes, parue en 1997. Il reste qu'avec son Journal, Jean-Pierre Guay a pratiqué excellemment ce qu'on nommait naguère l'art philosophique d'écrire, ou encore, pour reprendre l'expression de Charron, l'acte d'écrire. Qui consiste, entre autres choses, à y jouer son existence, sans esprit de sérieux pour autant, sans céder non plus à un pathos indéfendable et, dans ce cas-ci, en faisant parfois du lecteur un personnage, pas toujours consentant.

Ainsi, pendant quatorze ans, la phrase coulait de source, allègre, profuse, joyeuse. On se voyait, on s'écrivait souvent, on riait beaucoup, puis soudain, en 1999, Jean-Pierre est tombé dans le coma. Une rupture d'anévrisme. Un accident grave. Durant des semaines, on craignait tous qu'il ne s'en remette pas, voire qu'il en perde le langage, mais, après un été de convalescence, il a repris son stylo avec la même rigueur de style. Une rigueur à ce point consommée qu'elle se traduit par une simplicité, un naturel stupéfiants.

J'en veux pour preuve les deux tomes ayant pour titres J'aime aussi les bisons et Mon ex aux épaules nues, parus aux Herbes rouges en 2000 et 2001. Sa personnalité toutefois avait changé. Lui qui était à l'origine narquois, secret, généralement peu loquace, réservant ses réflexions intimes à ses écrits, était devenu très volubile à la ville, et démonstratif. Quelques années plus tard, il s'éclipsait complètement. Pas d'adresse connue, plus de téléphone. Le silence. La solitude.

Même ses proches amis ne savaient où le joindre. Il ne les appelait plus, ne leur répondait plus. Aussi, je veux croire qu'il tenait encore son Journal, qui représentait la vie pour lui, qui le maintenait en vie, comme on l'a vu lors des jours sombres de 1993 dans Un certain désemparement. Ainsi, nous découvrirons peut-être un jour quelle aura été la nature de ses pensées les trois dernières années, celle de ses souffrances ou — qui sait — de ses visions de stylite, puisque François Hébert déclare vouloir poursuivre la publication des cahiers inédits. Pour l'instant, il y en a plusieurs, sans parler des lettres, celles qu'il n'avait pas insérées dans son grand livre.

Peu avant sa disparition, Pierre Tisseyre, qui s'y connaissait tout de même et qui avait publié les six premiers volumes, confiait à un journaliste: «Si jamais on parle encore de moi dans cinquante ans, ce sera comme l'éditeur de ce Journal.» Pas de doute, on en reparlera, du Journal, de son auteur et de ses éditeurs. Quant à l'artiste lui-même, nous lui souhaitons le coeur gros ce à quoi il aspirait: la paix, rien d'autre.

François Tétreau - Écrivain