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ÉDITEUR

(Portrait par Jean-Claude Perrier)

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ÉDITEUR PAR HASARD

 

Serge Safran, après avoir fait ses gammes au Castor astral, est directeur littéraire chez Zulma, écrivain, et toujours dilettante.  
Si le mot « marginal » n’existait pas, il faudrait l’inventer pour lui. Et même marginal de chez marginal. Né à Bordeaux en 1950, Serge Safran s’est toujours laissé guider par son plaisir, celui d’écrire, et de lire les écrivains qu’il admire : français, étrangers, morts ou vivants, célèbres ou oubliés. On dirait qu’il était destiné à être éditeur. Et pourtant il a tout fait pour ne pas le devenir. À vrai dire, il a tout fait pour ne pas travailler du tout. « J’ai fait, en glandant, des études de lettres très longues, pour prolonger mon adolescence le plus longtemps possible, sans aucune idée de métier ensuite, dit-il. L’idée même de travail me paraissait déshonorante. En tout cas, je ne voulais être ni enseignant, ni journaliste. Et j’ai fait les deux ! »

 

À trente-trois ans, quand même, en 1983, après avoir été surveillant, avoir vécu en communauté dans le Gers, taillé la route jusqu’en Asie (pas Katmandou, mais l’Inde et le Shri Lanka), tâté un peu du journalisme (dans une agence de presse « foireuse », dit-il), il décroche son premier vrai emploi : professeur de lettres à temps partiel dans divers établissements de la banlieue parisienne. Il le restera jusqu’en 1999. « J’ai longtemps enseigné avec plaisir, reconnaît Serge Safran, mais mes dernières années ont été catastrophiques : la situation s’était, déjà, nettement dégradée. Les gamins devenaient atroces. » Il n’avait pas vraiment le feu sacré. Et puis, qu’il le veuille ou non, l’édition l’avait happé. En 1990, à la faveur de sa rencontre avec Laure Leroy, Zulma était né, qui publiera son premier livre en 1991 : le Journal d’une jeune femme de qualité de Cleone Knox, qui se présentait comme un récit apocryphe du XVIIIe siècle. Et Zulma fait son premier Salon du livre, en mars 1991, avec ce seul livre sur son stand !

 


Gratuitement. Auparavant, Safran avait fait ses gammes, par hasard (encore) et gratuitement (une des spécialités d’un homme fâché avec les dates et les chiffres, qui n’a jamais voulu savoir ce que c’est que l’argent), au Castor astral, qui était un collectif autogéré né à Bordeaux. « J’avais découvert les livres du Castor astral à la librairie Mimesis, qui n’existe plus aujourd’hui, se souvient-il. Je leur ai proposé mes poèmes, qu’ils ont acceptés et publiés. Le recueil s’appelait Bleuets de boue, il est paru en 1976. Et puis, progressivement, j’ai commencé à travailler chez mon éditeur, je m’y suis beaucoup investi. » Durant dix ans, au Castor astral, Safran anime la revue Jungle : il aime beaucoup les revues, et leur consacre une petite chronique chaque mois dans Le Magazine littéraire. Il apporte aussi différents projets, pour le plaisir. « Je ne touchais pas d’argent, j’en mettais même de ma poche ! précise-t-il. Mais c’était une histoire d’amis, de passion, hors du sérail littéraire. Et je n’imaginais toujours pas " faire carrière " dans l’édition. » Un jour, cependant, le Castor astral évolue, et Serge Safran peine à y publier des livres qui lui tiennent à cœur. Il part donc, sans argent et sans un projet en poche. Mais avec le carnet d’adresses qu’il s’était constitué au fil des années.


Pari gagné. Le voilà donc cocréateur de Zulma, à sa façon habituelle : « Je ne me suis pas salarié jusqu’en 1999, c’est pour ça que Zulma a tenu le coup financièrement. » Avec son nom qui est un prénom emprunté à Tristan Corbière, Zulma se veut éditeur de littérature française et étrangère, et se spécialise dans quelques « niches » : les voyages (collection aujourd’hui arrêtée) et l’érotisme. « On a été les premiers à publier les Kâma-sûtra traduits du sanskrit, et à demander à des auteurs confirmés un texte érotique : ainsi La nuit sera chienne de Max Genève et Brève histoire des fesses de Jean-Luc Hennig qui obtiennent tous deux de jolis succès. » Aujourd’hui, Zulma, quatre salariés et demi, publie une trentaine de titres par an (« C’est trop ! », reconnaît Safran), a créé sa propre collection de semi-poches, « Dilecta », se lance dans la littérature pour la jeunesse (avec, notamment, des mangas coréens à partir de ce printemps), et se trouve être « l’éditeur qui, du monde entier, publie le plus de littérature coréenne »… La maison du boulevard Haussmann, bien loin de Saint-Germain-des-Près, est, selon son directeur littéraire, « indépendante éditorialement et financièrement, et même bénéficiaire ». Pari gagné, donc.


Journal privé. Mais Serge Safran qui, comme tous les dilettantes, est un gros travailleur, n’a jamais renoncé à ses premières amours : l’écriture. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, poèmes, récit de voyage (son Carnet du Ladakh est paru en 2003 au Laquet), ou encore de L’amour gourmand, un essai remarqué sur « le libertinage gastronomique au XVIIIe siècle » paru en 2000 à La Musardine. C’est chez ce même éditeur spécialisé dans l’érotisme que Safran publie aujourd’hui deux livres, dont L’année Alison, son journal, disons privé, de l’année 1986, où il raconte « des histoires d’amour de façon un peu crue ». Pas question de le publier chez Zulma. Question de déontologie. Quant à ses projets d’avenir : « Je vais mettre mon journal au propre avant de mourir. » Comme il le tient depuis 1977, il a encore du travail et du temps devant lui.  

 

 

Jean-Claude Perrier
LIVRES HEBDO, VENDREDI 27 JANVIER 2006