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L'Idole noire de Stéphane Héaume
Mardi, 08 Mars 2011 13:53

Une citation d'Edgar Poe en exergue annonce que l'Idole du titre n'est autre que la Nuit. Avec majuscule. Et incite à penser que l'atmosphère du texte qui va suivre, court, une quarantaine de pages, risque de nous troubler comme l'ont fait les sublimes nouvelles d'Histoires extraordinaires. Eh bien, c'est le cas, et l'on s'attache très vite à Hugo, ce jeune garçon vivant dans le palais de Minori, lui même profondément attaché à sa mère, gouvernante, et fasciné par le passé et la présence du Maître qui lui parle avec parcimonie de Venise, de bals et de parfums qu'il n'ose appréhender sans frémir. Un mystère plane autour d'une inestimable aquatinte de Kupka, prétexte de l'intrigue, mais on sait bien qu'il est d'autres mystères que recèle ici l'envoûtement que Stéphane Héaume a su  faire naître dans cet univers qui lui est propre, depuis Le clos Lothar. Entrons donc avec lui dans le palais de Minori :

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« Je n'ai mis personne dans ma confidence : à la vérité, à mon âge, il est trop tard, on ne parle pas de crimes anciens, on les tait, on les étouffe avec honte dans la brume lourde des morts et des secrets.

Si j’ai décidé, ce matin, de m’installer à mon bureau devant la plus haute fenêtre du palais pour relater ces journées douloureuses, ce n’est pas que je tienne à rédiger mon testament – celui-ci est définitif et depuis longtemps en lieu sûr dans l’étude du notaire de Minauri – ; non, c’est qu’il est grand temps d’y voir clair (si je puis dire, car les reflets du soleil sur le lac, en contrebas, m’aveuglent par intermittence) dans les motifs qui m’ont conduit précisément à ce bureau, soixante-dix ans après le drame, dans les mêmes lieux, au cœur de cette prison splendide dont les murs ont renvoyé l’écho de mes premiers cris et recueilleront la couleur de mon dernier souffle.

Edgardo vient de déposer sur le guéridon mon café et une coupe d’ananas frais ; j’entends les oiseaux chasser le long des rives, je suis étonnamment accordé au jour, tout est bien, calme ; je peux laisser monter en moi l’image primordiale, cause de tout, celle qui nous a tous hantés, qui a tout déclenché, l’image d’une gravure à présent oubliée : une aquatinte d’un format sans prétention qui fit plus de ravages en un mois qu’en un siècle la série de toiles maudites Die Intrige du romantique et génial Kaspar Koetz, je veux parler de L’Idole Noire, du peintre tchèque František Kupka.

Jusqu’à cet hiver-là, jamais ne m’avait traversé l’idée que le principe de toute gravure portait en soi les signes du meurtre. Pointe du graveur ou dague du criminel, le résultat est le même : on soustrait. On supprime. On ôte. Derrière le burin, le surin. Sous l’acide, le sang. Le grain de la peau se mêle au grain de la résine. Dans les deux cas, ce même mot d’ordre : refroidir.

Le rapprochement est devenu évident le jour de ma dix-huitième année, ce jour funeste où il me fut permis, pour la première fois, enfin, de sortir du palais. »

 

(L'Idole noire, Stéphane Héaume, les éditions du Moteur, 2011)