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Articles sur quelques romans, journaux, etc.

argaiv1645

Par ordre alphabétique d'auteurs:

 

Jo... ou la nuit du monde, Alain Absire, Calmann-Lévy

 

Dans Lazare ou le grand sommeil, Alain Absire imaginait la révolte impuissante d'un "élu" malgré lui. Il posait bien sûr la question de la survie après la mort mais surtout celle du devenir de l'homme abandonné de Dieu. En l'occurrence, Lazare, véritable énigme historique et religieuse, était en quête d'un Jésus insaisissable et apparemment indifférent à sa pitoyable condition humaine.
Révolte et élection sont à nouveau le lot du héros, minable, certes, mais héros tout de même, de son dernier roman. L'écrivain pousse plus avant la méditation. Il envisage en effet, non sans humour, un humour quelque peu forcé pour la faire accepter, l'invraisemblable et audacieuse question ouverte sur ce qu'il nomme "la nuit du monde"; et si tout recommençait? Si le monde moderne devait de nouveau être bouleversé par la venue d'un messie, à un millénaire d'intervalle?
Voilà le pari du romancier. Et un court chapitre introductif fait revivre la rencontre biblique, au bord d'une piscine, des futurs parents du messie. Les singularise, entre autres, leur différence d'âge. D'emblée, la portée métaphysique est mise en œuvre, en un simple flash-back de type cinématographique. Sans transition, on entre dans l'univers intime du narrateur contemporain. Jo, maître-nageur, champion déchu, se remémore lui aussi sa rencontre décisive au bord d'une... piscine avec Lou, fillette troublante d'une gravité remarquable.
L'auteur ne situe pas innocemment cette rencontre dans les années soixante, celles d'Elvis et des Lucky Strike. Quelque trente années en arrière suffisent en effet au lecteur pour fantasmer la suite du roman en l'actualisant de façon fatidique, le Christ, comme chacun sait, étant mort à l'âge de trente-trois ans. De plus, outre le plaisir de brosser le tableau d'années qu'il connaît bien pour les avoir vécues, l'écrivain peut se permettre d'engager son récit sur les traces du Lolita de Nabokov! Car, à trente-huit ans, c'est "un gus ordinaire qui a une histoire d'amour fou", le Jo d'Absire!
Quel vide que la vie de ce Jo (par apocope), voué à subir le jour son indolence de maître-nageur ou les brimades de Max, son associé, à découper la nuit dans des magazines, comme le boxeur de 118 rue Terminale, silhouettes et images de ses obscures obsessions. Un pauvre type, ce Jo, un de ces "cœurs tendres qui n'ont jamais rien demandé que la tranquillité, au fond de leur cellule à rêves..." Mais acculé à jouer les durs contre des "nuiteux" ou une pauvre fille paumée qu'il tentera de violer, un soir de bamboche. Son visiteur nocturne, un certain Gaby, semble lui prédire bien des choses au cours de cauchemars noyés dans le Johnny Walker. Jo s'ignore tellement que la brèche une fois ouverte dans ses propres délires le transforme en forçat du sauvetage. Car il lui consacre tout son temps et sa fortune, à sa "nymphette lasse sans tendresse", et... sans papa, auquel il va d'ailleurs se substituer en devenant, paradoxe ironique, mari de secours et père à son tour sans y être, lui, le "saute-au-crac", pour quoi que ce soit!
Lou, enceinte, est restée vierge. On imagine sans peine la détresse, la dérision, l'horreur même qui s'emparent du "seulâbre" puis de "l'adoptif" face à une Lovin Lou, mominette perdue avec son momignard sur les bras. Il n'en croit presque rien, Jo. Le complot le dépasse. "Quand je les avais vus, Porte d'Orléans, l'un avec l'autre, la petite mère, vierge et lumineuse, et le frappeur des nuits d'orage, le vertige m'avait pris. Il m'appelait: "Hé! Jo! T'en vas pas comme ça! Reviens, Jo!" Et après toute tentative de fuite, vers Annecy ou vers Biarritz, il revient toujours, Jo. Dans sa Cadillac, ou sa Chrysler, qui ne lui permettront pas d'avoir une fin tragique sur route. Jo se retrouve, au contraire, rongé de l'intérieur par "la rumba des crabes noirs". Les crabes de Roman d'une ville en douze nuits ont pris corps à l'intérieur du personnage absirien, métaphorisés en cancer, certes, mais également en ce mal omniprésent qui grignote la vie ordinaire.
Alain Absire arrive à faire croire au destin de Joseph, version rock, et à la naissance d'un enfant qu'il nous montre grandir et révéler progressivement une nature bizarre et des dons exceptionnels. Un voyage en Italie laisse le sort des personnages en suspens.
Cette résurrection de l'histoire sainte qu'on pourrait craindre désacralisée par le prosaïsme d'une ère vouée au matérialisme et au désordre, se voit à vrai dire incantée par un superbe travail sur la langue, aux trouvailles toujours parfaitement en accord avec le rythme du récit et les interrogations incontournables d'un pauvre type confronté à la lumière et à la "calanche sournoise". Un superbe remake où les vertiges s'harmonisent en musique à la virginité dans une alternative sans issue. Il est impossible de résister aux tentatives de l'écrivain comme aux tentations de son personnage. Même si sa vierge reste trop lointaine et sage comme une image. Celle découpée en morceaux par le néant d'une colère noire.

 

Alessandro, ou la guerre des chiens, Alain Absire, Éditions Flammarion

 

La peinture, comme l’écriture, se heurte à toutes les difficultés de la représentation. Comment, par exemple, représenter le mal, sans au passage y perdre son âme? Comment illustrer L’Enfer de Dante, livre interdit et jeté aux bûchers des vanités, sans y sombrer? Et, en plus, sans y entraîner les autres?

Cette quête, qu’on veut bien croire nocturne, fut celle d’Alessandro Botticelli, dont le dernier roman d’Alain Absire brosse un beau portrait, tout en clair-obscur, amorcé par une dénonciation calomnieuse au cours d’une période historique très trouble mais très précise; à Florence, de novembre 1496 à juin 1498. A l’heure où, sous l’impulsion de Jérôme Savonarole, une révolution intégriste, qui répand la sanguinaire terreur d’une guerre civile et religieuse, cherche à provoquer la chute des Médicis et du pape Alexandre Borgia. A l’heure, également, où va sévir une épidémie de peste dont le lourd symbolisme, à l’époque, comme aujourd’hui, n’échappe à personne.

On peut certes disserter sur le choix du roman historique qui permet, s’il ne s’en tient pas au simple fait d’évoquer les temps passés, de lire à travers des événements anciens les problématiques du temps présent. Comme pour Molière, dans Baptiste ou la Dernière saison, ou pour le Christ, dans Lazare ou le Grand Sommeil (on remarquera le parallélisme des titres), Alain Absire poursuit son œuvre très personnelle, entre imaginaire et aspiration spirituelle, en s’aidant cette fois d’une grande figure de l’art qui suscite la fascination et révèle les contradictions de la nature humaine.

Mais comment aborder l’intimité si lointaine d’un si grand peintre? Le romancier résout habilement cette question en faisant pénétrer le lecteur dans son atelier. Par la plus petite porte, d’ailleurs, et avec les intentions les moins louables. C’est en effet à Benedetto Sermini, qui se pique de peindre et admire l’auteur déjà célèbre et controversé du Couronnement de la Vierge ou de la Déploration du Christ, que revient la mission d’aller espionner, en tant qu’apprenti et pour le compte de la cause révolutionnaire, celui qu’on dénonce ainsi: “Non seulement le peintre Botticicelli encule les garçons désœuvrés dans son atelier, mais en plus, il passe le plus clair de son temps à se cacher pour illustrer L’Enfer de Dante peuplé de démons à trois têtes et de diables cornus.” Le romancier esquive avec une subtilité déjà mise à l’épreuve dans L’Egal de Dieu tout ce qui touche aux amours masculines, frôlées mais jamais avérées, implicites toujours pour rester dans l’ombre de l’indicible. Comme si Benedetto, aveuglé par sa propre vision du monde, qu’il a du mal à discerner et encore plus à assumer, ne pouvait voir ce qui pour tout un chacun, semble-t-il, saute aux yeux. Une façon de dire que le mal n’est bien sûr pas là, laissant même entendre le contraire tant les relations du maître avec ses disciples sont imprégnées de tendresse et respect. L’obscène luxure serait plutôt celle, entre autres, de Scopone, curé de San Remigio, paroisse de Benedetto. Entouré de Mirandola, bonne à tout faire,  et d’Ornulfo, borgne sacristain à ses ordres, Scopone est prêt à toutes les bassesses, plus viles les unes que les autres, pour tirer profit de la situation ou sauver sa misérable peau d’humain corrompu jusqu’à la moelle. D’autant qu’il s’abrite derrière la religion, comme derrière les “cohortes du Christ”, bandes de gamins aux crânes rasés, pour servir “la nouvelle Florence” et se livrer aux pires exactions.

La force du romancier, dans la grande tradition du roman réaliste qui, pour l’être à l’extrême parfois en devient presque onirique, se déploie ici en nombreuses scènes de misères et d’horreurs savamment distribuées et orchestrées auxquelles assiste un Benedetto éberlué et impuissant, dépassé par les événements - chose compréhensible - et pourtant désireux de ne pas aboyer ni mordre avec ces “chiens de Dieu” dont la guerre avec les “enragés” l’effraie et le fragilise.

Botticelli, jadis proche des Médicis, sert à sa manière la cause de Savonarole; il exécute le jour une Résurrection de Lazare, fresque non attestée mais renvoyant sûrement pour l’écrivain à la condition de celui qui erre sans réponse dans un monde en proie à l’absurde condition humaine. La nuit, il se livre “aux illustrations sacrilèges de L’Enfer de Dante Alighieri, où, sans barrières ni hiérarchies, voisinaient naturellement vivants et morts, hommes et démons”. C’est pour lui servir alors de modèle qu’il loue les services d’Emilia Scorpucci. Benedetto s’éprend d’elle, malgré tout ce qui socialement les sépare. Une Emilia rappelant à Botticelli sa Fiola del Lama qui, à l’instar de la Béatrice du poète, serait la seule à pouvoir le guider vers la lumière. Sans elle, le créateur, qui “avait quitté les cercles des Enfers, où il n’avait pas trouvé la femme vêtue de soleil” doute de la voie à suivre, s’il ne doute pas toujours de son art.

Quand, au moment des jugements, après la condamnation à mort de Savonarole, le maître est à son tour accusé, c’est la seule foi en cet art qui le sauve; brûler n’est pas se consumer. “L’enfer est le lieu de l’espérance, dit-il, car c’est le point de départ d’un voyage prévu pour durer l’éternité”. L’écrivain le sait, qui s’arroge le droit de mettre en scène, avec une efficacité non contestable et une écriture sans fioriture, celui par qui la beauté arrive.

 

Si-Amonn, Alain Blottière, Mercure de France

 

Au-delà du lieu commun qui veut qu’un romancier écrit toujours le même livre on peut reconnaître à Alain Blottière d’avoir choisi une quête de prédilection, et de s’y tenir. La définir serait bien sûr plus difficile, sans courir le risque de paraître réducteur. Mais il est indéniable qu’une certaine idée de la beauté hante tous ses livres dont la toile de fond semble désormais être une Afrique du nord aux frontières de l’Egypte et de la Lybie, et surtout aux frontières du désert. Comme si une oasis au milieu des sables pouvait encore avoir préservé le secret des dieux qui ne sont plus mais qui expliqueraient plus ou moins les motivations profondes des hommes avides d’absolu.

Déjà, dans L’oasis, siwa (Quai Voltaire, 1992) l’écrivain avait posé les jalons d’une recherche autour de l’histoire longtemps vivante du siège d’un célèbre oracle, celui d’Ammon. La voici aujourd’hui revisitée et même réincarnée en la personne d’un gamin de treize ans, « fils de Grec et d’Égyptienne », gardien du temple, qui donne au roman son énigmatique titre: Si-Amonn. Son histoire est située « l’année 331 avant notre ère ». Elle  commence au moment où Alexandre le grand vient à l’oasis d’Amonn pour savoir « s’il pouvait sans crainte combattre les Perses aussi loin qu’ils se trouvaient », lui qui avait déjà libéré l’Egypte de leur joug. Autant dire que c’est la grandeur de ce roi qui fait prendre conscience à Si-Amonn de la petitesse de son oasis, sinon de son destin.

Avec une belle pudeur mais un plaisir non feint Alain Blottière ne voile en rien la rencontre amoureuse de ces deux personnages. Leur sensualité n’a d’égale que l’aspiration de Si-Amonn à se faire aimer d’Alexandre. L’auteur amorce ainsi l’évocation d’amours masculines qui vont dominer le récit et participer de l’aventure dans laquelle décide de se lancer le jeune héros après le départ d’Alexandre. Si-Amonn veut se donner les moyens de le rejoindre, de combattre à ses côtés et de s’en faire aimer différemment: « il avait la certitude que c’est en homme qu’il serait un jour ou l’autre aimé du roi ». Ces amours ont bien sûr une dimension initiatique. L’adolescent pubère et le lecteur averti ne s’y trompent pas. Elles révèlent en tout cas le désir de Si-Amonn de se rendre seul à Cyrène, au bord de la mer, pour apprendre à devenir un Grec, un soldat, un homme à part entière.

L’adolescent, déjà sorti du monde de l’enfance par un rite dont il se souvient au cours de son voyage, s’enfuit de la maison familiale muni d’un maigre bagage mais empli d’espoirs les plus fous. Il ne va guère de déceptions en déconvenues tant l’habitent une pureté et une volonté hors du commun qui lui permettent de faire face aux embûches de son expédition. Après avoir vaincu la fatigue et la soif il échappe de justesse à la brutalité de deux soldats chargés de garder le silphion (« plante sauvage dont on faisait un condiment et des remèdes réputés ») qui le prennent pour un voleur. Il parvient enfin à Cyrène où il découvre l’univers de la ville, lieu de corruption par excellence. Il en fait immédiatement l’expérience en se faisant  voler aux bains publics et en devenant vite l’esclave des plaisirs d’autrui. Un dénommé Théou, maquereau doublé d’un barde et d’un esthète exploitant les charmes d’une poignée de garçons étrangers comme lui, le prend sous sa coupe. Mais son préféré reste un jeune muet nommé Iasonn. Si-Amonn trouve auprès de ce bel éphèbe réconfort et amitié. Jusqu’à l’arracher des griffes de Théou quand il devient, au bout de quelque temps, le favori du mécène Philonn. Il le cache alors dans une des sept grottes des amours qui entourent la ville...

Alain Blottière reconstitue avec beaucoup d’habileté, de ferveur et de subtilité cet univers à jamais révolu. Il se fonde sur une documentation précise et une connaissance approfondie et revendiquée d’auteurs comme Diodore de Sicile, Strabon ou Plutarque. Mais c’est en véritable poète qu’il évoque les charmes de lieux qu’il connaît de façon intime et ceux des « jeunes chasseurs d’ombres » dont l’impatience de vivre supplante les tâches serviles. Toujours en quête des sources de la beauté, il prouve en plus par son roman qu’il fait sienne la philosophie dispensée ici par Aretê, disciple lointaine de Socrate, pour qui « le sage ne l’était jamais autant que dans la joie suprême de sa libre pensée ».

 

Le dit des béguines, Jean-Claude Bologne, Denoël

 

Le livre se referme sur lui-même, comme un piège. C'est peut-être le sentiment qu'a désiré faire naître, au bout de quatre cents pages, l'écrivain belge Jean-Claude Bologne. Le sentiment souterrain, sinon pervers, d'approcher l'instant suprême d'une vérité qui n'a pu être atteinte, ne peut l'être par définition, et qui pourtant, même dérobée à la dernière minute, se révèle avec grâce sous la forme d'un oiseau bizarre, grand fauteur de troubles devant l'Eternel. Il faut alors, pour en mesurer l'importance, se remémorer l'ensemble de l'ouvrage ou revenir en arrière, comme y invite la savante structure romanesque de ce "dit", genre littéraire suffisamment rare pour être remarqué et plein de vitalité encore si l'on en croit celui de ces béguines (religieuses soumises à une vie conventuelle sans avoir prononcé de vœux).

Autant dire que l'auteur n'a pas choisi la facilité, c'est le moins que l'on puisse dire, en se plongeant (non sans les armes et bagages d'une érudition sans failles) dans les ténèbres d'une époque terriblement lointaine, complexe et cruelle, à cheval sur la fin du XIIème et le début du XIIIème siècle. Une époque qu'on ne connaît surtout que par la parole transmise de maître à disciple, avec parfois la trangression de la langue, et notamment ici celle du latin en wallon, puisque l'action se déroule dans le rude pays des Ardennes.

Voici l'ultime confession de Jehanne de Saint-Aubain, mère supérieure d'un béguinage et disciple de maître Lambert, réformateur venu de Liège, personnage "historique" et héros principal d'une aventure qui ne lui est point propre mais dont il est toutefois le pivot et la principale référence. Même si restent bien vagues nos connaissances sur ces conflits religieux où le moindre blasphème menait directement au bûcher, où la moindre différence était entachée d'hérésie, où le moindre signe d'étrangeté prêtait libre cours à la magie et à la sorcellerie, il n'est qu'à suivre les destins croisés de Lambert et de cette pauvre paysanne de Jehanne pour en ressentir de l'intérieur à la fois les dangereux vertiges et les fulgurantes gestes.

Dans une première partie, la jeune Jehanne incarne la prise de conscience douloureuse et quasi animale de la misère, à la merci des intempéries, de la cruauté du sort et d'une malédiction qui à force de s'abattre sur elle lui donne l'espoir de voies nouvelles guidées par un oiseau au plumage d'or.

Emissaire du Diable ou marque de la Providence divine? Même si elle hésite à trancher, elle se découvre une volonté qu'elle retrouve dans le regard de Lambert, réfugié à Saint-Aubain, plus ou moins protégé par l'ardeur populaire et quelques fidèles; le jeune clerc Guy et le maire, maître Evrard, belle figure de l'athéisme et du sage désespoir. Mais il y a aussi le prêtre Arnaud, à la solde de l'évêque ennemi, Fénice, exilée comme sa mère Martha, dans la forêt de Chesneuil... Et puis la famine, sans parler de la lèpre, rongeant les corps comme les âmes. Alors, quand la sexualité s'en mêle, la quête de Dieu donne lieu à toutes les horreurs et délices "entre l'eau du ventre et le feu du cœur".

Mais la "grande prostituée", pour reprendre le titre de la deuxième partie, c'est l'Eglise, celle des chanoines riches, corrompus, et vivant dans la luxure sur le dos d'un peuple accablé par la misère et la maladie. Comment ne rechignerait-elle pas à accueillir en son sein le jeune bègue Lambert, qui d'emblée "n'aime que les exceptions, les contradictions, les paradoxes"? Surtout dès qu'il entreprend de se battre contre la dépravation des prêtres. Le charisme de "ce grand flandrin roux" l'emporte, en tout cas auprès des petites gens. Les conflits s'accumulent. La prison s'ensuit. Et l'évasion de Revogne, puis  la création d'ateliers de copie et de traduction de livres saints. Avec, comme arrière-plan le concile de Latran!

Lambert, dans une troisième partie, s'appuie sur Guy et Jehanne pour apprendre aux autres la liberté, "ce bout d'infini que nous portons en nous". Sur fond de processions diaboliques, de réconciliations inespérées, d'effondrement des certitudes demeure la quête de cet oiseau mystique, renaissance de l'espoir aboli par l'hydre humaine. C'est enlevé, emblématique, passionnel. Des révélations s'enchaînent, qui n'ont rien du miracle mais tout du drame de la vie. De la mort aussi, omniprésente, jusqu'au cannibalisme inavouable.

Jean-Claude Bologne en appelle aux divinités infernales, au livre à venir, introuvable et toujours à écrire. Il donne un sens à ce qui n'en a pas par la malice des mots et l'incantation du verbe qu'il maîtrise à sa guise. Et s'il ne se projette pas dans Lambert, il partage sûrement avec son personnage hors du commun  le désir d'écrire "le nouveau livre du monde". C'est d'une ambition louable, surtout quand au souffle lyrique ici indéniable et nécessaire à la fiction historique et aux portraits de ces drôles d'oiseaux, vient s'ajouter une réflexion de bon aloi teintée d'une ironie quelque peu salvatrice. Car, comme on donne sa langue au chat, il la  donne, lui, au dit des béguines!

 

Avec cette neige grise et sale, Ch’oe Yun, traduit du coréen par Patrick Maurus, Actes Sud/ Éditions Unesco

 

Une voix douce et triste progressivement s’immisce, comme une confidence. C’est au-delà, et pourtant très familier. Une jeune femme témoigne, vingt après. Elle n’a rien à perdre, rien à attendre non plus. Elle s’appelle Kang Hawon, habite Séoul et quitte l’université pour un modeste travail dans une imprimerie. L ‘époque est trouble et elle pense à s’enfuir aux Etats-Unis. Elle découvre assez vite que l’imprimerie est un foyer d’insurrection. An, son jeune patron, finit par l’intégrer dans un réseau dont elle ignore à peu près tout, sinon les activités nocturnes de l’imprimerie. Le hasard veut qu’elle ne soit pas là le jour où la police arrête tout le monde. Elle a en poche son passeport, ignore ce que An et les autres sont devenus. Mais au moment de partir elle reçoit la visite d’une jeune femme qui va changer le cours de sa vie. Reste l’espoir. Non le “sale espoir” d’Anouilh, mais celui qui ouvre sur l’infini, sur l’hiver, la neige, même “grise et sale”. C’est triste et doux. Sans pitié ni concession, “comme une cicatrice”.

 

Les contes du cavalier chinois, François Coupry, Robert Laffont

 

Où l'auteur dispense en dix leçons une vision d'un monde en folie qui ressemble étrangement au nôtre. Où l'écrivain reprend les vieilles ficelles du conte voltairien, mâtiné de picaresque, pour lancer dans la vie un jeune homme candide à souhait et amoureux infortuné. Mais Folco de l'Orne, ce héros orphelin de guerre, rencontre Mao Ti plutôt que Pangloss ou Sancho Pansa. Et cela change tout. Qu'y a-t-il à changer cependant, quand François Coupry nous plonge par anticipation dans un univers où l'unité européenne s'est effondrée, où Paris est divisé par un mur, où le sida a définitivement tué l'amour? On n'a guère de difficultés, en vérité, à concevoir bien d'autres lugubres et macabres fantaisies de ce genre .

Mais l'art du romancier est d'en faire une toile de fond, grotesque et pourtant crédible, afin de nous faire accepter que la Camargue, sorte de "zone libre", accueille Folco de l'Orne pour garder les troupeaux et en particulier les taureaux. Tache qui resterait difficile si, gardian improvisé, Mao Ti n'exerçait sur eux une déterminante influence, en leur racontant des histoires qui loin d'être à dormir debout éveille la curiosité du lecteur et la conscience de Folco de l'Orne. Quelles leçons retirer toutefois d'une pauvresse qui devient riche en signant des chèques sans provision, d'un diplomate qui peut haranguer une foule sans en connaître sa langue, d'une meurtrière guidée par la volonté divine, ou d'un coureur grec ne rattrapant jamais celle qu'il poursuit à travers l'espace et le temps? Il y a de quoi en perdre son latin tant les paradoxes se chevauchent et quoi de plus naturel dans un univers de cavaliers désireux de réussir une corrida plus meurtrière d'ailleurs pour l'homme que pour l'animal. Et quel drôle d'animal que ce Mao Ti qui prévient et nourrit les inquiétudes du jeune Folco de l'Orne! Le taoïsme se mêle apparemment sans trop de heurts aux traditions provençales et il ne faut pas s'étonner si Folco de l'Orne et Mao Ti arrivent à se confondre à travers l'entrelacs des fictions. Et que, "papillons de nuit, éphémères, dérisoires, nous savons aussi que, d'un simple battement d'ailes, nous pouvons détruire ou édifier l'univers". L'imaginaire de François Coupry n'est certes pas en reste. Ses contes les plus fous, ses ruses les plus perverses, son humour le plus corrosif, sont une véritable fête pour la lecture. Comme dans une belle et chaude auberge espagnole on peut trouver dans ce "roman" tout ce qu'on y apporte, mais sous l'égide et à l'ombre du grand Cervantès cité en exergue. Il fait bon de s' y attarder car très exemplaires sont les écrivains d'un tel acabit.

 

La longue promenade avec un cheval mort, Francis Dannemark, Robert Laffont

 

Il y a David et Antoine. L'un est architecte, en mal d'amour. L'autre écrivain, ou l' a été, et ne l'est plus depuis qu'il a quitté Paris et connaît le bonheur avec Rosa. David est le héros; c'est lui qui transporte un cheval mort dans un camion frigorifique. Il doit effectuer cette étrange livraison pour rendre service à un oncle lointain, qu'il ne voit pas souvent. Cette course lui permet d'essayer d'oublier Julia, celle pour qui il a fait construire une maison, puis pour qui  il l'a faite détruire. En chemin, dans la boue qui bloque la circulation, il rencontre Antoine. On apprend alors que c'est lui le narrateur. Mais l'habileté de l'auteur arrive à suggérer que cela n'a pas grande importance. Il laisse la place au lecteur de combler le vide qui sépare les personnages, comme les êtres humains, d'une douleur infranchissable, d'une éternelle nostalgie.

Bien sûr, ce cheval mort est allégorique. C'est d'ailleurs dit quelque part; "les hommes, comme les chevaux, ont terriblement besoin d'être cajolés". Bien sûr, cela autorise le poète (1) qu'est Dannemark à écrire: " Dans un camion, au bord d'un canal noir, un cheval aux yeux de givre attend l'aurore". Mais il n'en abuse pas, de ce cheval qui s'appelle Hope (espoir) et accomplit son dernier voyage. David tentera bien aussi d'en finir avec le sien et de rejoindre l'animal dans son univers de glace. Mais Rosa, qui l'a pris en affection, comme un enfant, celui justement qu'elle ne peut plus avoir, le sauve à temps. De toute façon, "On contrôle ce qu'on peut; Dieu, les astres et les chevaux font le reste".

David ne peut être pris en charge, ni ne peut se satisfaire, au cours d'une étape à l'hôtel, d'une amourette ancillaire. Ni d'ailleurs de la compréhension quasi maternelle de Rosa. C'est Julia qui le hante, sans vraiment qu'il le sache. Antoine, à côté, semble beaucoup plus lucide. Il n'empêche que c'est suite et grâce à la rencontre de David qu'il va écrire, sans le savoir, son plus bel ouvrage. Lui qui, catégorique, affirmait: "La littérature, la vraie, je l'ai abandonnée. Trop dur pour moi. Je voulais la paix". Comme quoi, tout est possible à qui veut bien accepter les choses telles qu'elles sont et prendre  ce qu'il y a dans ce qui se présente. Peut-être que cela ne suffit pas à oublier qu'on est malheureux, mais il y la musique des sourires, des silences, et... "le comportement des gens". Une sorte de philosophie fataliste dont l'écrivain s'accommode tant bien que mal, avec une économie de moyens remarquable et des échappées qui l'air de rien prouvent que "les récoltes les plus improbables sont les plus belles".

On l'aura compris; une idée en vaut bien une autre, une histoire aussi. "L'histoire, comme toutes les histoires, a commencé bien avant. Et se terminera bien après. On se pose des questions, et c'est bien; on veut des réponses, et ce n'est pas la meilleure idée du monde. Les réponses, c'est après, quand tout est arrêté".

Francis Dannemark, lui, ne s'arrête pas. Voyageur à l'intérieur de la vie rêvée, il assiste aux élucubrations de David comme on déchiffre les Mémoires d'un ange maladroit (2). Il sait qu'un chagrin  d'amour a le poids d'un cheval mort. Il y avait celui de Bunuel dans Le chien andalou. Sur le piano. Il y a donc le sien, dans un frigo. Et la poésie l'emporte, sur les histoires, les mots, les idées. Il y a peut-être une Julia pour chacun au bout du chemin. Mais avant, il faut savoir se délivrer des fardeaux inutiles et des faux-semblants. C'est ce que semble murmurer, non sans une douce ironie, cette histoire fantasque, comme une preuve d'amitié complice, de tendresse enfin avouée au vent de cet étrange voyage qu'est la vie.

1) Paraît en même temps L'Incomparable promenade, recueil de poèmes aux éditions Cadex.

2) Titre du premier roman de Francis Dannemark réédité en collection de poche aux éditions Labor.

 

Les agrandissements du ciel en bleu, Francis Dannemark, Editions Robert Laffont

 

La désinvolture est un état de grâce que ne peuvent se permettre que de rares écrivains. La désinvolture de ne pas s'attarder aux conventions d'un roman annoncé dont les limites se diffractent au fur et à mesure qu'un personnage veut bien guider la lecture vers les aventures que lui réservent son errance et sa solitude. Francis Dannemark a choisi Théo comme par distraction, semble-t-il, pour ne pas trop se laisser dominer par d'autres voix plus énigmatiques que recouvrent à coup sûr quelques prénoms de femmes. Un Théo qui vient passer quelques semaines à Bruxelles, ville aimée mais quittée depuis des années. Il faut alors faire semblant de reconnaître, d'observer les transformations que le temps opère et signe souvent d'une étrange façon. Pour ne pas trop s'étourdir en rencontres et retrouvailles, Théo se réfugie alors à L'Archiduc, un café où la musique de jazz épouse les évasions auxquelles il aspire avec la douce violence des rêveurs impénitents. Walter, Nelly ou Muriel partagent avec lui quelques bribes de conversations où les silences pèsent encore plus que les bruits de la ville sur les souvenirs. Et Théo de noter dans un carnet de menus propos, légèrement gauchis pour faire incidemment surgir les travers de la vie ; "On fait vie quotidienne à part, on vit ensemble séparément, si tu préfères" ou " L'imagination, c'est dans la vie qu'il faut la mettre et, après, on peut mettre un peu de la vie dans les livres". En fait, il n'arrête pas, Francis Dannemark, de mettre de la vie dans ses livres, même et surtout pour dire comment c'est difficile de perdre, puis de retrouver une femme aimée. La musique aide à ne pas sombrer. Celle du jazz, celle des mots qui jazzent. L'auteur n'a pas son pareil pour décrire le passage de la tristesse au sourire, de la détresse au regard mélancolique et chargé de tendresse. La magie naît entre deux phrases, comme la pluie entre deux rayons de soleil. Avec l'impression constante que rien ne change et que pourtant l'éphémère perpétue des frissons et tremblements définitifs. Comme il est écrit: "Le temps est un cerf-volant qui bouge au bout d'un fil sans fin". Francis Dannemark n'abandonne le fil des recherches de Théo que pour s'abandonner au plaisir d'écouter la vie qui passe, si chaude, si secrète, si cruelle pour ceux qui n'ont pas leur petite musique de sauvegarde. La sienne, c'est la littérature, discrète mais prégnante, toujours à même de faire surgir la poésie de situations banales et si familières qu'on n'imaginait pas à quel point elles pouvaient en contenir. C'est ce qu'on appelle le style, celui qui repose sur rien, à peine une histoire d'amour perdu, comme de bien entendu.

 

Comœdia, Serge Filippini, Phébus

 

Ce qui séduit de prime abord, c'est de pouvoir écouter  parler un ange. Ce n'est pas monnaie courante et le lecteur disponible veut bien qu'on éveille en lui ses émerveillements d'enfance, d'autant qu'il les a en général payés cher par la suite. C'est du moins ce que semble vouloir signifier l'auteur, tout en montrant bien sûr qu'il n'est pas dupe du subterfuge rhétorique.

Le roman de Serge Filippini se présente en fait comme une confession à la première personne, ou plutôt comme un plaidoyer pro domo car Gobbio, le narrateur, s'adresse à une théorie d'archanges plus ou moins destinée à juger ses aventures passées. Ce qui donne à la narration la tournure d'un conte, plus que d'un roman proprement dit (mais il est vrai que de nos jours la séparation des genres a mauvais... genre). Et d'autant plus de charme à un récit où le lecteur est pris à partie, comme Gobbio s'en prend aux archanges et à Dieu, à travers leur députation, par l'instauration d'un dialogue complice et donc de relances interrogatives dans la plus pure tradition orale des conteurs veillant au relâchement d'attention  d'un auditoire aussi exigent que volage.

Ce n'est pas sans malice que l'auteur joue sur quelques paradoxes bien sentis en contant les déboires et tribulations d'un ange déchu. Car il va de soi que le plus grand désir de celui qui naît différent, marqué au front par un signe indélébile, et en outre peu aidé par les apparences, va être de vouloir partager le sort des simples mortels.

Ainsi Gobbio va troquer son immortalité contre l'amour pour une femme (Sosie!), la volupté physique ne pouvant guère le satisfaire très longtemps. Par défi, aussi, envers son créateur qui ne lui a pas beaucoup laissé le choix, et son intercesseur, l'archange Joachim, mentor irrité par tant d'insolence et soucieux de préserver le sens de la hiérarchie. L'auteur s'amuse, et le lecteur aussi. Les apparitions de Joachim gardent cependant un caractère théâtral souligné mais néanmoins constant dans leur caractère inopportun ou insolite. Il faut dire que Gobbio s'engage, après maints miracles plus ou moins assumés, dans des voies bien peu nobles et même franchement condamnables, sur terre comme au ciel.

L'auteur s'attarde peu sur le pouvoir donné à son personnage de faire des miracles et fait ce qu'il peut pour les banaliser. Le miracle suprême n'est-il pas, pour un ange, de devenir un homme? L'invisibilité  ou autres particularités fabuleuses sont donc escamotées au profit justement de leur perte, qui permet à Gobbio d'affirmer envers et contre tout la force de son amour. Ce qui ne va pas sans peine, d'autant que ses anciens bienfaits se transforment à son insu en tenaces calamités. Serge Filippini reprend  alors à son compte la très belle idée qu'Alain Absire a magistralement romancée dans Lazare ou le grand sommeil. A savoir, que devient sur terre celui qui a été ressuscité? Mais l'interrogation métaphysique est détournée ici en un divertissement romanesque loufoque et même ouvertement revendiqué comme picaresque. Et le personnage de Malvolio, ex-amant de l'amante Sosie, va devenir l'alter ego d'un Gobbio qui non seulement s'en accommode mais finit par ne plus pouvoir s'en passer. Les intentions manifestes de l'auteur font voyager d'Italie vers l'Espagne un héros qui dans son odyssée de "faiseur de miracles" devient "le mendiant, l'oiselier et voleur, l'assassin peut-être". Les rebondissements se succèdent avec régularité dans l'escalade, même s'ils sont parfois prévisibles (car ne manquent pas  quelques clins d'œil culturels dans certaines situations ou dans l'onomastique qui invitent à anticiper) et l'auteur de rebondir avec son héros, ne serait-ce que pour filer une réflexion sur les caractéristiques du rêve ou en profiter pour montrer que les hommes ne sont qu' "un ramassis d'imbéciles et de jean-foutre". Et tout cela sur fond de renaissance italienne, comme une toile peinte pour spectacle en plein air. C'est dire qu'on respire la bonne humeur au cours des aventures de l'ange Gobbio, plus démonstratives qu'iconoclastes en fin de compte, et l'on songe souvent à Candide, mais bien peu voltairien si ce n'est dans les leçons retenues de l'histoire littéraire.

Serge Filippini, sans être vraiment subversif, a du moins le mérite de rappeler que la forme du conte philosophique a eu de beaux moments pour  être aujourd'hui ressuscitée à des fins ludiques où le plaisir de l'écriture l'emporte et rappelle à son lecteur distrait que l'intelligence peut faire naître de beaux spectacles, "comme font les enfants quand ils veulent envelopper leurs pensées de lumière".

 

Le compositeur, Max Genève, Flammarion

 

Si l'artiste peintre a pu souvent servir aux romanciers de personnage propice à une réflexion sur la création (ne parlons pas de l'écrivain, utilisé jusqu'à la nausée dans la littérature moderne!), la figure du compositeur, en revanche, n'a guère été exploitée. Ce n'est pas faute pourtant d' analogies entre l'écriture et la musique. Puisque la musique s'écrit et que les affres de la création chez le compositeur contemporain semblent en effet aujourd'hui plus à même de souligner, ne serait-ce qu'en raison d'une profonde incompréhension du grand public et d'un certain isolement culturel, la grande difficulté de faire reconnaître son art. Max Genève, au cours de son septième et dernier roman, évoque le compositeur Georges von Wergethein, héros d'un roman de Schnitzler (cadeau de circonstance et lecture dans un train), auquel son propre héros, Raoul Steiner, jeune compositeur français de la lignée des Bartok, Berg ou Dutilleux, refuse de s'identifier. Il lui préfère paradoxalement le personnage de l'écrivain dont il se sent plus proche. Discrète façon pour l'auteur de se démarquer et par la même occasion de ne pas se référer directement, peut-être, à l'Adrian Leverkhün de Thomas Mann! Ce qui n'empêche pas de mesurer l'originalité et l'ambition, bien au contraire, de son sujet, qui parvient ici, à l'occasion d'une fiction en apparence moins anti-conformiste que les précédentes, à approfondir toutes ses obsessions récurrentes et à offrir une magistrale méditation sur les liens de l'amour et la création. Car c'est à partir de la rencontre d'Alexandra, une rousse flamboyante, que Raoul va reprendre goût à la vie et à la... composition. Il faut dire que la mort de sa mère et sa rupture avec Mathilde ( qui "avait cru pouvoir rivaliser avec la musique en lui, détruire ce désir créateur qu'elle jalousent toutes") l'avaient presque confiné au suicide. C'est en Egypte (lieu genévien de prédilection) que le destin, pour ne pas dire plus, les fait s'aimer pour la première fois. Mais Alexandra reste une femme mariée et son Ralph de mari, une très forte personnalité. Au point d' en être "enralphée" aux yeux de son amant, pour reprendre un de ces néologismes dont Genève a le secret, donnant autant au mari qu'à l'amant cette "grimace de jubilation ironique" qui rend la trame romanesque toujours très corrosive dès qu'elle touche à la vie sociale et aux moeurs actuelles, que ce soit du milieu musical, des média, de la politique, de la médecine ou des distractions bourgeoises, comme une simple partie de tennis, par exemple. Tendresse et ironie ne font pas toujours bon ménage et le trio entraîne la jalousie à tournoyer jusqu'au paroxysme, laissant toujours l'impression d'être atteint et se prolongeant pourtant au-delà des limites permises ou attendues. Il faut compter alors sur la présence effacée et néanmoins peu innocente de Charles Dumont, père d'Alexandra et spéléologue amateur à ses heures. Sa découverte d'une statue d'Isis dans une grotte de Bourgogne va complexifier les ramifications souterraines du roman ( car il y a aussi Osiris, les bonsaïs, l'iguane de Gosier, l'Ircam et Boulez! ) qui en bien des points correspond à la tentative de Raoul en train  d'écrire son Kaléidoscope acoustique, opéra aux dimensions quasi cosmiques dont plus d'une évocation métaphorise le travail créateur du romancier. On peut sans conteste attribuer à Max Genève les intentions prêtées à son principal protagoniste qui cherche à "marier culture universelle et thème populaire: un air de samba orchestré par Berg". Du très grand art littéraire, de toute façon, qui transcende avec brio les thèmes musicaux et amoureux enlacés passionnément jusqu'à l' allegro furioso de la fin.

 

Mademoiselle Chambon, Éric Holder, Flammarion

 

La simplicité des êtres et des événements n’est qu’ apparence. C’est ce que très vite suggère Eric Holder qui, en très peu de mots, sait d’emblée camper un personnage et l’immerger dans son milieu naturel, non sans le nimber d’un halot de mystère. Et l’auteur d’approcher, avec une grande délicatesse, et une très belle pudeur, ce que d’aucuns désignent “des gens de peu” et qu’il feint de considérer de la sorte pour mieux leur rendre une dignité qu’eux-mêmes ne perçoivent que très confusément.

Quoi de plus banal, alors, qu’une histoire d’amour dans une petite ville de province. Qu’il s’agisse de Montmirail, à peine authentifiée par quelques indices, n’évite en rien l’exemplarité; “Il faut avoir grandi, puis vivre dans un même bourg de province profonde pour éprouver le poids de l’enlisement, les grandes espérances ramenées aux proportions d’un compte bancaire, l’ennui auquel on n’échappe plus que par d’infimes détails: un magasin qui ouvre, la fermeture d’un ancien, le vote, au conseil municipal, d’une nouvelle fontaine.” Dans un tel cadre, on imagine Antonio, maçon d’origine portugaise, époux d’Anne-Marie, ouvrière dans un atelier de maroquinerie (presque un privilège quand partout règne le chômage) et père d’un petit Kevin. “Rencontré dans un bal à seize ans, mariés à dix-huit, Kevin tout de suite après.” Phrase assassine, comme beaucoup d’autres, insérée l’air de rien dans une narration qui elle aussi, l’air de rien, tisse des liens entre les êtres aussi subtils que définitifs.

Kevin a une maîtresse d’école. Qu’on ne connaît, comme l’enfant, son père, et le reste du monde, que sous son patronyme. Mademoiselle Chambon se prénomme en fait Véronique, ce qui ne lui convient guère, elle qui dans son journal intime s’appelle Laure, et a entraperçu par le biais de la musique qu’on pouvait atteindre les horizons du rêve.

Antonio, en allant chercher un jour son fils à l’école, rencontre mademoiselle Chambon. A partir de là, se joue entre eux une sorte de partition dont, c’est le cas de le dire, ils ignorent toute la portée. Il n’est pas si difficile d’aider le hasard, de provoquer des occasions, de nourrir des illusions. La réalité même pousse l’ironie à rapprocher deux êtres dont la maladresse et la timidité les feraient plutôt s’éloigner l’un de l’autre. L’écrivain, en faisant naître une amitié entre Anne-Marie et Véronique, non seulement rend la situation plus intéressante, mais offre en filigrane un très beau portrait de femme, comme il a su si brillamment le faire déjà dans un excellent recueil de nouvelles*. C’est une façon aussi de prouver que les personnages secondaires sont loin de l’être et, au-delà d’Anne-Marie, le patron d’Antonio (vulgaire parvenu, magouilleur, politicard) ou son ami Georges (cuisinier vivant en solitaire dans un camping-car) ont un rôle guère prévisible mais déterminant dans l’évolution du roman, et ses répercussions. Leur discrète omniprésence, dans la tendresse comme dans la cruauté, étoffe une intrigue qui pour être banale n’en remue pas moins tous les méandres de l’impossible passion.

Eric Holder évite tous les pièges des situations convenues, surtout quand elles le sont, et sait par un style d’une très grande sobriété, tout en sourdine, avec des variations dans le style indirect libre qui touche au vertige flaubertien, parler des cœurs simples qui préfèrent le silence aux mots pour dire leurs joies et leurs colères, leurs hésitations et leurs certitudes, leurs désirs et leurs peurs. L’apparence révèle progressivement des failles qui au fur et à mesure prouvent que l’intériorité n’est pas l’apanage de ceux qui en ont conscience. L’art, le grand art d’Eric Holder, est d’être profond en étant simple et de prouver ainsi la force profonde des gens simples.

* En compagnie des femmes, Le Dilettante (1996)

 

Serge Koster, À celle qui écoute, Julliard

 

"Pas de texte sans sexe" dit le narrateur au détour d'une conversation. Une boutade par provocation, certes, mais qui révèle à la fois une infinie détresse et une obsession plénière. En tout cas, Thomas Fontanier semble inconsolable d'une rupture avec celle qu'il a aimée et qu'il aime encore assez pour lui adresser, entre parenthèses, des appels nostalgiques, parfois tendres et peut-être sincères mais que le voussoiement fige dans un temps à jamais révolu.

L'aveu de sa misère, qui d'amoureuse devient sexuelle, ne se fait pas sans ironiser à outrance ni sans se jouer de tout ce qui peut servir de diversion. Ainsi une intrigue policière auquel Thomas Fontanier, publicitaire quadragénaire, se trouve plus ou moins mêlé à son insu. Ainsi une amitié complice avec John, photographe érotique, pourvoyeur d'illusions et entremetteur à l'occasion.

En même temps qu'il redécouvre le monde extérieur, à commencer par le périphérique, puis le téléphone et autres futilités dont le sens aurait pu lui échapper, Thomas Fontanier ne laisse de s'interroger sur tous les mystères des relations humaines. Il y a tout d'abord la disparition d'Anna Anderson, un des modèles du photographe soupçonné par Gilles Baruch, un inspecteur de police affreusement cultivé et encore plus pervers, au bout du compte, que les crapules qu'il pourchasse. Il est vrai que le passé de John n'est pas dépourvu de malencontreuses expériences et que de ses archives proviennent des photos obscènes assez compromettantes. De là l'histoire de Nicolas Gross, qui agonise d'une maladie fatale à Ibiza où Thomas ira à sa rencontre, toujours en quête de ce que Baruch n'arrive pas à trouver seul. Mais le commerce des photos pornos (et le chantage attenant) captive moins le héros dépressif que les croupes des demoiselles qui défilent devant lui et se défilent aussi vite qu'elles accordent ou non leurs charmes. Il y aura donc Claudia Sanderon. Et puis Bénédicte. Aux destins tragiques. Comment pourrait-il en être autrement face à ce dérisoire regard que Thomas Fontanier porte sur elles, "au-delà du désir, au-delà du désespoir"?

Entre lubrique et ludique discours, Serge Koster cisèle des phrases souvent nominales, déchargées du trop plein des mots inutiles, des sentiments éventuels auxquels le cynisme ne laisse aucun répit, avec une volonté manifeste de ne pas se laisser aller à d'imprévisibles détours. Exception faite bien sûr pour les errances onomastiques (à propos de Baruch, par exemple, ou du Pisse-Vieille) sinon polysémiques, sur les traces de quelque improbable Golem, sans parler de ces incursions pédagogiques qui naviguent entre l'alopécie ou le blind date. Même s'il pratique l'ellipse à la manière du cinéaste, l'auteur cherche une respiration impossible en un monde glacé comme ces photos de magazine où vont finir toutes ces femmes inaccessibles jusqu'au vertige. Une dimension sûrement recherchée pour convaincre, à défaut de celle qui écoute, celui qui se demande "comment infléchir un destin d'homme sans l'amour d'une femme?"

 

Sept lacs plus au Nord, Robert Lalonde, Éd. Seuil

 

Les couleurs des forêts canadiennes, lors de l'été indien, font penser parfois à des incendies de lumières. Elles peuvent évoquer les aspirations les plus hautes, les plus inaccessibles aussi. Elles se fondent en plus dans le miroitement de lacs comme ceux vers lesquels se dirigent les personnages du roman de Robert Lalonde. "Michel a déplié la carte et Angèle s'est penchée avec lui sur le chassé-croisé des routes et des rivières, prononçant à voix chantante les noms des lacs qu'ils devaient longer encore avant d'atteindre le réservoir Cabonga: lac de la Vieille, lac Embarras, lac Larouche, lac L'Heureux."

Mais les forêts et les lacs sont lourds du passé, de l'enfance, d'une situation présente exceptionnellement tendue, et d'un avenir incertain guidé par "l'exultation de la mort en tout, comme une jubilation cruelle". Autant dire que Michel et Angèle ne sont pas des voyageurs ordinaires et que le fils et la mère ne s'aventurent guère vers ces lacs enchanteurs sans engager non seulement le sens de leur vie mais celui qu'il convient peut-être de trouver à l'existence.

Complexes sont donc leurs raisons de voyager ensemble vers ces lacs devenus les lieux de refuge d'un Indien (Kanak) qui, semble-t-il, a de bonnes raisons d'avoir fui une civilisation qui n'est pas la sienne, celle des Blancs, mais avec laquelle il a pourtant gardé des liens indéfectibles dans sa relation avec Michel, le sang-mêlé. De cet Indien, on ne sait ni n'apprend pas grand-chose. L'auteur reste volontairement très discret, par exemple, sur l'arrière-plan politique à l'origine de son exil. Ne subsistent que quelques souvenirs d'images télévisuelles et quelques vestiges d'affrontements suite à "la drôle de guerre dans la pinède d'Oka", trop récents et douloureux au coeur des Québécois et d'autant plus pour Lalonde, né à Oka... Une telle retenue déplace la vision vers l'imaginaire, la fable; "fable que cette apparition de l'Indien qui viendrait parachever l'initiation, le secret qu'on perd et qu'on retrouve, ce déploiement de puissance qui fait peur, cette attention malgré soi qui vous fait entendre et écouter, avec une même surprenante acuité, le chant du monde et ses signaux d'alarme". Ce sont cinq mots (Si tu me cherches), un itinéraire fléché, et une signature "le K majuscule enguirlandé de trois lys d'eau aux corolles renversées" sur une feuille, qui attestent le réel. Qui renouent également avec les jeux de piste de l'adolescence. Avec les amours particulières de Michel et l'Indien et dont l'évocation pudique relègue la sexualité au même plan que la politique. Les tabous sont là, très forts au coeur du narrateur. Règne l'emprise du père décédé et de la mère obsédée par la mort qu'incarne un chien obstinément attaché à elle. Michel ne peut échapper à la confrontation et y fait face avec le plus de courage possible. Il a souffert et jouit de ce "bonheur malchanceux" d'être un sang-mêlé. Il s'est réfugié dans la lecture et l'amour. Et les leçons du père, Louis-Paul, un peintre isolé et solitaire qui a fait tout ce qui était en son pouvoir avant de mourir pour lui enseigner à coups d'aphorismes une "aptitude à méditer". D'où les incessantes réminiscences de la parole paternelle venant autant  brouiller le récit que l'éclairer, rapprocher le fils de sa mère que l'éloigner, troubler le couple inhabituel que le rassurer sur la route à suivre. Les étapes (au propre comme au figuré) de ce voyage peu banal sont espacées par tout ce qui ne peut se dire, et dominées par l'ascendant d'une mère quasi sorcière, cramponnée à sa valise, à son chien, à ses mystères.

Robert Lalonde mêle habilement les méandres de la route à ceux du rêve et des souvenirs. L'errance prend presque par moments une dimension  mystique qu'amplifie une nature sauvage, à la brunante, entre lacs, rivières, forêts et "un vent chaud et qui goûtait l'écorce"... Alors c'est l'effacement du temps, de l'espace, la découverte à nue de "cette espèce d'adoration épeurée de la vie pure" faisant parfois penser à Giono dans une langue moins savante peut-être mais d'une efficace beauté. La conclusion restera dans la rencontre, les retrouvailles avec l'Indien porteur d'une philosophie qui désirait "faire venir au monde ce qui n'existait pas encore". La littérature  a remplacé d'une certaine façon la chasse, la pêche, la guerre, mais point la quête de l'être ni le fait de se sentir "condamné au bonheur", pour reprendre une formule du père, du peintre ou ... de l'écrivain.

 

Roman et Souliers rouges de la duchesse, Jack-Alain Léger

 

Une dizaine de mois à peine sépare la parution des deux derniers romans de Jack-Alain Léger. Cette proximité n'est guère fortuite. D'une part elle témoigne d'une certaine prolixité de l'écrivain,  comptant aujourd'hui à son actif presque une vingtaine d'ouvrages, d'autre part elle révèle des correspondances plus ou moins voulues, liées à des obsessions à peu près identiques.

Le lien est d'ailleurs à ce point flagrant que le premier chapitre des Souliers rouges de la duchesse (le second) reprend à quelques mots près un passage de Roman (le premier). Il s'agit du portrait d'un homme atteint de ce nouveau mal du siècle incurable, évoqué par périphrases, comme une sorte de conjuration, et de sa mort. Le musicien, personnage secondaire, est seulement devenu peintre, personnage principal. Les deux en tout cas vivent à New York, ville de référence chaque fois, lieu de tous les possibles et de toutes les perditions.

Dans les deux romans Jack-Alain Léger raconte une histoire d'amour (entre un homme et une femme, puis entre deux hommes) confrontée aux préoccupations professionnelles du narrateur, qui n'est autre que Jack-Alain Léger lui-même, ce que l'on sait être un leurre et ultime artifice. Entre les virtualités de l'écriture romanesque et les aleas de la vie éditoriale, l'amour est à chaque fois entaché de toutes les conventions formelles contre lesquelles l'auteur semble avoir décidé de se battre (ou plutôt de se débattre) en montrant à son lecteur potentiel qu'il n'est pas dupe. Cela n'est guère original et entraîne en outre un redoublement des poncifs. Ceux de l'histoire d'amour proprement dite, et ceux des distances mises pour éviter les pièges que ce type de littérature engendre.

Le tour de force de l'écrivain est d'arriver pourtant à séduire chaque fois, sans pour autant convaincre entièrement. L'énergie et la virtuosité de son style, qui mériterait d'ailleurs meilleur traitement éditorial afin d'éliminer les redites et facilités d'une naïveté loin d'être désarmante, répond sans conteste à une nécessité intérieure et à une sensibilité authentique. La ténuité de l'argument initial et un complexe culturel face aux grands noms de la littérature (à commencer par Proust auquel le dernier titre fait explicitement allusion) font que le récit s'essouffle malheureusement en cours de route et frustre de richesses promises et non tenues. L'esquisse est brillante, mais le tableau inachevé, ou bien  affadi par négligence.

Si l'on arrive parfois à croire à la liaison passionnée mais orageuse du musicien de jazz  (joueur de clarinette exigent mais lâche compositeur de rengaines estivales et lucratives) et d'une vague représentante de la médiatisation télévisuelle, la défense et illustration du roman qui l'accompagne (et se retrouve en titre) la rend plus superficielle que sirupeuse à souhait.

"La littérature est un jeu, mais nous en avons appris les règles; nous savons que le roman est l'art du faux, du faux qui se donne pour vrai" est-il écrit dans Le roman. Soit. Mais connaître les règles du jeu ne suffit pas. Encore faut-il savoir, ou pouvoir les transcender. L'ironie de Jack-Alain Léger ne résiste pas en fait à sa passion d'écrire, d'aimer, et surtout à sa souffrance devant la mort, et plus précisément "cette mort dans la vie qu'est la dépression". Ses deux héros ont ceci de touchant, qu'ils dépassent les déchirures narcissiques de l'écrivain. Foin de le Foire de Frankfort, métaphore réductrice d'un système dont n' a que faire la vraie littérature, si c'est cela qui hante Jack-Alain Léger! Foin également de cette caricature manichéenne du milieu éditorial sur fond duquel se déroule Les souliers rouges de la duchesse! Chacun sait qu'en se domaine la réalité dépasse la fiction, et que si un écrivain à des comptes à régler, un tel prosaïsme ne peut que nuire à son oeuvre.

En fait, Jack-Alain Léger devrait relire les auteurs qu'il cite et écrire son Contre Sainte-Beuve. Il pourrait ensuite, en trouvant un éditeur qui lui convienne (?), écrire en toute quiétude un roman délivré de toutes les scories de l'actualité et des choses vaines. Il pourrait partir en quête de "la plus plate réalité (qui) recèle toujours quelque chose de secrètement littéraire". L'émotion, comme celle qu'il arrive à faire naître dans la relation entre Mathias,le peintre malade du sida, et l'écrivain qui fait publier son douloureux témoignage (le narrateur et son double) pourrait parvenir à ce stade où on ne se demande plus si c'est du lard ou du cochon. "L'incoercible plumitif" qu'est peut-être l'auteur de Monsignore fait la distinction entre le roman (interrompu) et le livre (Les souliers rouges de la duchesse). L'alternative lui échappe en fin de compte, et ouvre la voie à un livre à venir. Encore faut-il qu'il aille jusqu'au bout, non d'un livre, mais de son véritable secret qui le fait se trahir sans pour autant se livrer. La littérature, d'après ses deux romans en tout cas, semble à ce prix.

 

Le Corps du soldat, Hugo Marsan, Verdier

 

Dans la nuit, les villes ont tendance à se confondre. Voilà pourquoi un comédien, en quête d'un bar où achever sa nuit après son spectacle, peut se tromper de direction, voire de lieu de perdition. Mais le Transit se trouve bien à Heavenbad, ville du Nord qui ressemblerait beaucoup à Bruges ou à Amsterdam si on n'y parlait pas l'anglais et d'autres langues étrangères chez les immigrés et exilés de toutes sortes qui la hantent.

Réfugié dans un hôtel minable près de la Bastille, à l'abri du besoin cependant et presque "à son corps défendant", ce comédien, cinquantenaire au cœur encore tendre, décide de coucher sur le papier une nuit où tout a basculé, où le destin, d'une certaine façon, l'a rejoint à Heavenbad.

C'est dans cette ville, dans les eaux noires de ses canaux, que dort à jamais le secret enfoui de sa vie passée à exalter un amour perdu. C'est dans cette ville, et plus particulièrement au Transit, qu'ont eu lieu les événements décisifs de son existence. Maurice, son compagnon de scène depuis trente ans, y fait un jour la connaissance de Luigi, barman qui abandonne son comptoir pour devenir le factotum de leur petite troupe de duettistes spécialisée dans l'interprétation de couples masculins et maudits de l'histoire littéraire. Maurice écrit même et met en scène l'aventure de son partenaire avec Jean, simple soldat dont le sort fut lié à un sergent-chef qui au Mesdour ne quittait jamais ses lunettes noires, même la nuit. Cette évocation de la guerre d'Algérie, théâtralisée à partir de souvenirs magnifiés, sera leur dernier spectacle. Pour un dernier et ultime spectateur, Matt, en qui l'être seul et abandonné au comptoir du Transit n'ose pas reconnaître un fantôme de son passé.

La rupture avec Maurice, condamné par la maladie, et l'intrusion de Matt, effacent progressivement les frontières de l'imaginaire et du réel. Le narrateur se sent d'autant plus libre alors de faire revivre les images d'une jeunesse emplie de lumière  et, il n'en doute jamais, de pureté. Cette époque de bonheur intense mêlée aux pires atrocités donne à l'ensemble de l'ouvrage une force et une nécessité que seule la beauté d'un véritable amour est en mesure de faire rayonner. Même si, au bout de tant d'années, quelques souvenirs se superposent et défient la chronologie, il n'en reste pas moins la qualité des émotions, de la lumière et la chaleur.

Matt a beau exhumer d'une cantine militaire une photographie troublante pour le narrateur, ce dernier n'hésite pas pour autant à transgresser sa propre image ni même certaines évocations cruelles comme un réveillon de Noël, morceau de bravoure du roman, qui n'est pas sans rappeler les superbes agapes viscontiennes des Damnés. Des soldats déguisés en femme et se livrant  aux fantasmes de leur frustration font en tout cas prendre conscience de la dimension des sentiments éprouvés envers Jean. Une scène d'orgie qui autorise l'écrivain à présenter la guerre sous un jour peu commun et notamment "ces liens quasi conjugaux qui permirent aux garçons de survivre". La lucidité face aux paradoxes d'une telle situation n'exclut ni le danger ni les horreurs de la guerre. C'est ainsi que Jean se fait égorger une nuit où le hasard se déguise en "bavure", peut-être même en meurtre désiré. L'impossibilité de réduire un fait à une version officielle charge les souvenirs de haine et de culpabilité.  Mais c'est plutôt par fidélité à son amour passé que par sa haine d'un présent factice que le narrateur réussit à rendre les eaux glauques d'un canal complices des ciels mauves et d'or de sa jeunesse. Les louches et mystérieuses activités de Matt profitent alors à la confusion qui le fait s'échapper d'une ville maudite par la mémoire.

Cette mémoire que Hugo Marsan feint de croire mensongère pour écrire un livre émouvant sur une réalité fuyante qu'on ne retrouve guère, il est vrai, que dans la vraie littérature.

 

Journal I, Textes autobiographiques, 1892-1919, Roger Martin du Gard, édition établie, présentée et annotée par Claude Sicard, Gallimard,350F. Correspondance générale, VII, 1937-1939, édition établie, présentée et annotée par Pierre Bardel et Maurice Rieuneau. Roger Martin du Gard, Actes du colloque international de Nice, 1990, Les Cahiers de la NRF.

 

Au moment où paraît le septième volume de la correspondance générale de l'auteur des Thibault les éditions Gallimard proposent en même temps le premier tome de son Journal ainsi que les actes du colloque international de Nice, en 1990. De quoi réjouir ses aficionados et surtout découvrir de façon plus enrichissante un écrivain qui se considérait comme "un pauvre type pourri de faiblesses et de vices, mais affamé de paix".

"Affamé de paix", cette correspondance établie par Pierre Bardel et Maurice Rieuneau le prouve, si besoin était, qui recouvre les années 1937 à1939. A la veille de la guerre, son pacifisme se radicalise, en même temps que s'affirme une oeuvre épistolaire que Gide considérait bien plus haut que ses textes romanesques. Ces lettres sont également marquées par l'attribution du prix Nobel (1937) qui lui apporte les troubles d'une gloire accueillie avec beaucoup de modestie. C'est donc presque cinq cents missives échangées pour la plupart avec bien des noms retenus par la postérité (Georges Duhamel, Gaston Gallimard, Louis Jouvet, Jean Prévost, Charles du Bos, Stefan Zweig...). Ce qui ne l'empêche pas de rester d'une grande fidélité à lui-même.

"Pourri de faiblesses et de vices", n'en déplaise à l'auteur du Lieutenant-Colonel Maumort et même à Claude Sicard qui présente ce Journal par "Voici un livre scandaleux" (un peu par antiphrase, certes), il ne faut rien exagérer. Ce ne sont pas un vague désir homosexuel, un cynisme teinté de misogynie à l'égard de la conjugalité ou d'inceste à l'égard de sa paternité et encore moins le piétinement des valeurs établies qui pourront choquer le lecteur averti. D'autant que, même s'il a feint d' écrire son Journal sans souci de publication, Roger Martin du Gard a pris toutes les précautions pour le conserver et le protéger.

En fait de Journal, il faut considérer de nombreuse  lettres intimes (à sa famille, à Marcel de Coppet, ami qui deviendra  son gendre, au poète Gustave Valmont ou au musicien Pierre Margaritis , morts en 1914 et 1918), ses petits carnets du temps de la guerre et deux chapitres sur ses "Souvenirs d'enfance" comme en faisant partie. Claude Sicard, qui les a regroupés et annotés, a réalisé là un beau  et sérieux travail qui mérite d'être souligné.

En indéfectible admirateur de Montaigne, Roger Martin du Gard se livre avec une sincérité, parfois désarmante mais toujours sympathique, qui fait accepter de le lire patiemment dans l'attente d'une belle et émouvante description (la chambre de sa grand-mère, par exemple) ou d'un coup de colère (à l'encontre de François de Curel, académicien admiré de son temps, ou même, plus curieusement, d'Apollinaire). Il va de soi que la lecture de ce Journal, qui commence en juillet 1919 et s'achèvera à la mort de sa femme, à l'automne 1949, permet de suivre, parallèlement à la correspondance, le futur romancier dans l'élaboration de son oeuvre, s'appuyant sur de nombreuses recherches minutieuses et même scientifiques.

La notoriété de Roger Martin du Gard a su traverser les frontières comme l'attestent donc les actes du colloque. De cet ouvrage paru très opportunément on retiendra surtout ce qui souligne justement la richesse de sa correspondance (avec Jean-Richard Bloch,Gide...) ou la genèse de ses œuvres les plus abouties comme Maumort.

En attendant la suite de ce Journal, ne reste plus qu'à méditer avec son auteur en fait si mal connu et qui écrit en exergue de ses "Souvenirs d'enfance": "La clef secrète de ma vie aura été l'horreur de l'oubli et de la mort".

 

 

Le livre des malédictions, Alain Nadaud, Grasset

 

Écrire un roman sur le roman de l’écrit est une gageure à la fois naïve et quelque peu diabolique, pour ne pas dire “sacrilège”, en l’occurence. Alain Nadaud imagine donc que les tables de la Loi de Moïse, les premières, celles gravées dans la pierre par Yahvé sur le mont Sinaï, pourraient y être retrouvées, en cherchant bien, ce qui mènerait directement à l’écriture divine, à l’origine de tout et, qui sait? de Dieu lui-même. C’est en tout cas l’obsession d’un de ses personnages, le paléographe David Tracher, dont il donne à lire le journal intime (accompagné de documents de travail), rédigé entre mai 1967 et juin 1968. Des dates loin d’être innocentes puisqu’elles englobent en France les événements de mai 1968 et au Moyen-Orient la guerre des Six-Jours. Une toile de fond assez mouvementée de part et d’autre pour justifier un climat de suspicion propre à tout roman d’espionnage. Le narrateur est d’ailleurs un détective privé. Son récit se voit interrompu, et relancé, et enrichi, par les pages du journal de Tracher et divers documents auxquels le lecteur est renvoyé en amont ou en aval pour éclairer sa lanterne qui en a bien besoin, s’il n’est pas trop familiarisé avec les arcanes bibliques.

L’étrange mission du narrateur commanditée par le riche mari d’Olga Krupsky, assistante et “maîtresse” de Tracher, démarre au Jardin des Plantes pour finir dans le désert frontalier entre la Jordanie et l’Arabie Saoudite. Entretemps l’enquête fait son chemin, via de mystérieux rouleaux retrouvés dans des grottes, ce fameux Livre des malédictions. Les interprétations vont bon train, celles du soi-disant naïf détective sur les traces du génial et ombrageux paléographe, tout comme celles des pervers services secrets israéliens. Il semble enfin que tous les personnages impliqués dans les élucubrations de Tracher (qui veut se démarquer des obsédés de l’arche perdue, notamment) soient menacés - avec plus ou moins de violence - par ces écritures disparues qui les gouverne et fascine , d’André Caillote, directeur de l’Institut, aux Bédouins pilleurs de tombes et pourvoyeurs des mystérieux rouleaux.

Et l’auteur d’établir des correspondances entre l’histoire ancienne et contemporaine, de réveiller des peurs ancestrales à travers la découverte et le déchiffrement des rouleaux, d’interpréter la Bible comme un roman et de filer la métaphore sur la création romanesque à partir des intuitions et aventures de son héros: “De cet amas d’arguments hétéroclites et de fantasmagories surgissait au bout du compte un édifice étonnant, certes quelque peu impalpable, mais qui néanmoins tenait debout, à la fois imaginaire et cohérent”. Il y a incontestablement du Jules Verne chez Alain Nadaud, mais mâtiné de Borges... A l’instar de son double Tracher, l’écrivain pense que “l’écriture serait la raison première et la fin dernière de toutes choses”. Comme il arrive à faire partager son enthousiasme, on retiendra, non sans plaisir, cette leçon de mystères et de facéties indissociablement mêlés.

 

 

Poudre d'or, Yves Navarre, Flammarion

 

Dans Le Cabinet des Antiques, le narrateur balzacien s'interroge "sur les limites du réel et du fantastique" à la suite du regard porté, presque une hallucination! sur les vieilles dames et messieurs aristocrates de l'hôtel d'Estrignon. Cette interrogation née d'un regard d'enfant se retrouve d'une certaine façon au coeur du dernier roman d'Yves Navarre dont le héros erre à la fois dans les vestiges hallucinés d'une carrière théâtrale révolue et les sordides récurrences d'un temps présent bien trivial. Entre poudre et poussière, il n'y a guère de différence étymologique et l'écrivain le sait, qui recouvre tous les actes et propos de son acteur raté des voiles du passé.

Tout est faux, ou presque, semble-t-il, non seulement dans la vie, mais encore dans celle imaginaire que donnent à rêver la comédie, la poésie, le théâtre. A commencer par les identités affichées en société ou bien détournées à des fins de dérision. Le même processus concerne toute l'onomastique. Wanderlust (inutile de traduire!) s'appelle en fait Roger Poquin, un comte de Sèves est surnommé Sèves-qui-peut par des domestiques. Nul n'échappe à la nomination de l'autre. Beaucoup y sont simplement réduits. D'où peut-être le tic de l'auteur (justifié comme preuve de l'impossible fusion amoureuse) de décliner le nom de ses personnages par leur patronyme. Comme dans un rapport administratif, ou, en l'occurrence, le procès-verbal de police faisant suite à la déposition de Wanderlust. Celui-ci s'accuse en effet de la disparition de Sarlat, Cécile, sa compagne dans la vie et sur scène. Il l'aurait coulée dans le béton, lors de travaux en cours de leur théâtre où il vit seul depuis dix-sept ans.

Les heures de gloire sont donc abolies, les fidèles techniciens Manolo et Nena retournés en Espagne et les derniers rôles distribués pour Wanderlust. Des occupations de survie.

Il y a bien sûr un peu du neveu de Rameau chez Wanderlust mais très peu, car il ne s'insurge que sur le tard et subit plus de cynisme qu'il n'en inflige à autrui. L'acteur ne laisse pas de déclamer du Diderot sous sa statue, boulevard Saint-Germain, pour se donner du courage et prendre quelqu'un à témoin. Une manière aussi pour Navarre de ponctuer avec ironie sa narration.

On suit donc Wanderlust en galoches cloutées (marque de son originale personne!) donner des cours de diction à un "monsieur Cas", homme politique aspirant à devenir  président; écouter en se taisant un "monsieur Fracas", Lebrun-Picard à la ville et ex-soupirant infortuné (au sens figuré) de Cécile ; faire des lectures chez la vieille baronne Berck, ce qui nous renvoie au Cabinet des Antiques; enseigner à des enfants sourds "à lire sur les lèvres des autres les paroles dites"; enfin à doubler en version française "un célèbre feuilleton télé made in USA"... Autant d'occasions propices à d'humiliantes situations pour Wanderlust dont la mémoire reste hantée par les paroles définitives, mais pas nécessairement personnelles, de Cécile Sarlat sur tout ce qui le touche, de près ou de loin. Autant d'occasions aussi pour l'écrivain de se railler avec brio mais aigreur des ambitions politiques, littéraires, sociales ou artistiques. Surtout si l'on tient compte du regard porté sur Wanderlust par les petites gens; Taralon, policier reconverti en vendeur de radiateurs électriques, Olga la serveuse du Zanzi Bar, le cordonnier amoureux et autres figures peuplant l'autre versant de la vie de l'acteur. Celui qui d'une certaine façon le ramène vers son enfance à Guéret, entre un père charcutier et une mère blanchisseuse. Celui peut-être qui le sauvera puisque le roman s'achève sur une note optimiste à laquelle d'ailleurs on ne croit guère, tant rien ne paraît résister aux jeux de massacre accumulés en des pages étouffantes, comme la solitude d'un théâtre abandonné, une fois ses derniers trésors dilapidés sur un bord de trottoir.

La poudre d'or des "belles saisons" s'enlise dans la boue prosaïque à tamiser. Même si le geste, ou plutôt l'écriture noble et auguste (au sens clownesque du terme) de l'écrivain tente désespérément de la sauver par la fantastique poudre des mots.

 

L’éducation féline, Bertrand Visage, éditions du Seuil

 

La métempsycose est une doctrine que la littérature délaisse bien souvent à tort. Elle permet en tout cas à Bertrand Visage de renouveler de la façon la plus originale qui soit le roman d’éducation. Une façon de sortir du dix-neuvième siècle, auquel renvoie indirectement le titre, et d’aborder la familière réalité avec un autre regard sur la nature animale que l’homme a peut-être  trop facilement tendance à oublier.

Se mettre dans la peau d’un chat autorise bien des libertés mais impose en même temps les contraintes du vraisemblable. De cette tension naît peut-être cette jubilation d’écriture dans la narration qui nous fait assister dès l’introduction à un accouchement peu habituel dans un pré; une chatte tente de se délivrer à la fois d’un piège bien réel posé par les hommes et d’une portée d’où va subsister le héros du récit.

Faut-il voir dans le nom de baptême de Nelson Ollala une allusion à un personnage de Stevenson, et par là l’annonce d’une certaine conception de l’aventure? voire de la fiction? Personne ne le saura et le chaton vite livré à lui-même de partir à la découverte du monde! C’est-à-dire, en l’occurrence, du littoral corse, non loin de San Felice qui “dissimulait ses géraniums, ses escaliers et ses maisons blanches derrière un épais mur d’enceinte qui datait probablement des Génois”.

Voilà le petit chat sauvageon confronté à toutes les sensations et rencontres plus ou moins inopportunes. Il n’est pas si évident de se heurter au “monde des chaussures” et d’obéir à “la tyrannie du sol”. De s’immiscer dans un couple qui n’a pas envisagé d’adoption immédiate. Il lui faut donc retourner parmi les siens. Faire face à son père qu’il n’a pas connu et qui ne l’a pas reconnu, une brute prénommée Frankie. Histoire d’apprendre que “nous ne sommes jamais là quand il faudrait y être et nous nous accrochons ensuite au premier lambeau de vérité, aux pas maussades d’un inconnu qui prétend n’avoir rien à nous dire”. La “perfidie des choses inanimées” reprend vite le dessus, surtout pour un chaton qui “ne sait strictement rien faire de ses vingt griffes”. Et donc ne sait pas tuer un lapin, dans une séquence désopilante que n’aurait pas désavouée un La Fontaine. Les affres de la faim et “l’inaptitude à tuer pour se nourrir” entraînent le héros malgré lui vers le monde volant des hirondelles, tout en fuyant celui des “châtreurs” qu’abritent les murs du village. L’évasion d’Édith, une rescapée d’un nid repéré par Nelson, apporte un moment de trêve et de rêve dans le flux du récit. Mais Edith ne reverra jamais la Corse ni Nelson qui l’attend patiemment et parfait son éducation entre Léa, sa mère estropiée et le cruel Frankie. “Il n’était en fin de compte qu’à demi sauvage, sachant s’humaniser à vue d’œil lorsque les circonstances l’exigeaient”. De là à pénétrer dans un château empli de télévisions, de consonnes et voyelles, il ne faut rien exagérer. Ce serait trop négliger l’instinct de Nelson qui le guide vers “la chatte au pelage acajou”.

Cette fable féline réjouit bien sûr par le regard neuf qu’elle oblige à porter sur tout ce qui nous entoure, mais aussi par son humour corrosif et la grande tendresse que sous-tend la phrase souple et souvent somptueuse de Bertrand Visage.

 

Le Mariage, Dorothy West, traduit de l’américain par Arlette Stroumza, Belfond

 

“Ceux qui ne voient pas avec les yeux de l’amour n’ont qu’à s’incliner et à croire”, écrit Dorothy West. Et il faut de l’amour pour croire à ce mariage. Surtout si la mariée, Shelby Coles, épouse un Blanc, et que, même de peau très claire, n’en est pas moins Noire, aux yeux de sa famille et de toutes celles de l’île de Martha’s Vineyards (Massachusetts). Dans l’Oval, quartier noir résidentiel et très élitiste, cette cérémonie éveille les souvenirs et les rancœurs. Les luttes et les doutes. La pesanteur des préjugés oppresse tous les protagonistes. De Gram, l’arrière-grand-mère sudiste issue des colons aristocrates à Lute, enrichi par le commerce et victime des mariages “mixtes”, en passant par l’honorable docteur Clark et tant d’autres, nés esclaves, fils d’esclaves, parvenus au bout de cinq générations à fonder une nouvelle bourgeoisie noire américaine. Avec une lucidité et générosité hors du commun, cette benjamine du mouvement Harlem Renaissance dans les années 30 (aux côtés de Richard Wright ou Zora Neale Hurston) aujourd’hui vieille dame de 88 ans, en exil depuis très longtemps, nous offre un roman exceptionnel. Chaleur, tendresse, courage traversent la prose de Dorothy West qui, sans complaisance ni misérabilisme, dénonce principes mortifères et haine de soi. Et sa Shelby de conclure; “La couleur était un leurre. Pas l’amour.”

Informations supplémentaires

  • Editions: Le Magazine littéraire
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