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Quelques revues littéraires de P à R…

 

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Rimbaud. Au-delà des commémorations médiatiques ou mondaines, le Centenaire de la mort de Rimbaud, grâce aux actes du colloque tenu à Charleville-Mézières en septembre 1991, permet aujourd'hui une approche des plus enrichissantes de l'œuvre du poète. Ces actes publiés sous la responsabilité de Steve Murphy par la revue Parade sauvage rassemblent plus d'une trentaine d'interventions internationales. Si un simple mot comme "éclanches", employé dans Mes petites amoureuses, ou un simple vers de  Paris se repeuple ("Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares") ont déjà fait couler beaucoup d'encre, les démonstrations très convaincantes de Maria Luisa Premuda Perosa ou d'Yves Reboul prouvent qu'une interprétation est rarement définitive. Il est à souligner que ces chercheurs s'appuient sur une connaissance approfondie d'un environnement socio-historique peut-être jusque là trop négligé. Jean Voellmy, tenant à endiguer le nouveau mythe prêtant au trafiquant l'originalité du poète adolescent, tente de rétablir l'image de Rimbaud adulte par les témoignages de "ceux qui l'ont connu en Arabie et en Afrique". Et Charles Jottrand de revenir sur la légende rimbaldienne entretenue par Parterne Berrichon de la destruction de l'édition princeps de Une saison en Enfer. Quelques poèmes tels que Solde, Ornières ou Les Réparties de Nina font à eux seuls l'objet d'études. Si les Illuminations (bibliographie, clarté et hermétisme) et Une Saison en enfer (Jésus et l'Evangile, la mélancolie) donnent lieu à de solides réflexions générales, on retiendra l'importance prise par les "figures féminines", à commencer par la célèbre Vénus anadyomène! Il semble par ailleurs que Jean-Paul Corsetti et Jean-Luc Steinmetz se soient donné le mot pour nous présenter à juste titre un Rimbaud beaucoup plus "nocturne" que l'auteur de Soleil et Chair ne l'a jusque là laissé transparaître. Enfin il faut remercier Emmanuelle Laurent de clore cet ouvrage sur la prosopopée verlainienne, véritable entreprise de résurrection de ce "Voyageur où çà disparu?" (Parade sauvage, Colloque n° 3, Rimbaud, cent ans après, Musée-Bibliothèque Rimbaud, BP 490 08109 Charleville-Mézières Cedex, 140F).

 

Passage d’encres se revendique “revue internationale de littérature générale”. Elle paraît trois fois l’an, sur papier recyclé haute de gamme, et contient une estampe originale. Par exemple un bois gravé de Jean-Paul Héraud, auquel un texte à trois voix de Mathieu Bénézet rend hommage. D’autres compositions plastiques accompagnent des contributions d’écrivains autour d’un thème, comme “L’autre”. On  y peut lire des réflexions de Jean-Pierre Ceton (“L’autre barré” référait, disais-tu, à Jacques Lacan. Pour moi il renvoyait directement aux mouvements racistes prônant le rejet de l’autre.), de Michel Wieviorka, pour qui l’exclusion “signifie l’entrée dans un nouveau type de société” ou Christian Zimmer sur le rapport du sujet à l’objet. Mais aussi des proses ironiques de Didier Pemerle ou poétiques d’Hubert Lucot, Gôzô Yoshimasu... En marge de la revue paraissent des monographies ; la dernière, consacrée à Valéry, regroupe Daniel Oster, Jean-Luc Nancy ou Kolja Micevic... (Passages d’encre n° 5, 16 rue de Paris, 93230 Romainville, 145F. Valéry, Le dessin de l’écrit, 130F).

 

Perpendiculaire se veut l’angle d’attaque d’une revue décidée d’en découdre avec “toute forme acceptable de littérature”. Ce que désire avec virulence son directeur de publication, Nicolas Bourriaud, “ce sont les positions perpendiculaires à la linéarité des bons goûts et des bonnes solutions, d’où qu’ils viennent; les textes en forme d’objets indéterminés, flottants, agaçants et hirsutes”. Les ennemis conformistes sont nommément cités; Bobin, Ernaux, Chevillard, et même... Renaud Camus. Sont invoqués à la rescousse “les grands modernes, de Melville à Beckett”, Deleuze et enfin la plupart des membres actifs de la revue; Jean-Yves Jouannais, Christophe Duchatelet... ou Michel Houellebecq. De ce dernier on peut lire des poèmes, parallèlement à ceux de son recueil Le Sens du combat (Flammarion, 75F). De même qu’un entretien avec Lydie Salvayre roulant sur Pascal, l’écriture, la sexualité, la honte, le travail de la mémoire... Dominique Noguez donne trente-cinq variations iconoclastes sur Dieu, François Rosset quelques “éléments pour une sociologie du sommeil” et Hervé Péjaudier une adaptation théâtrale de l’ouvrage de Gérard de Puymège; Chauvin, le soldat laboureur, contribution à l’étude des nationalismes. Dans le genre défini et recherché dès l’éditorial, on trouve également des extraits de l’OGR du dénommé Nicolaï Nycéphore Naskonchass, auteur “anonyme” d’une somme littéraire de 22000 pages écrite sur vingt ans et qu’ont entrepris de publier par correspondance les éditions Tristram (Perpendiculaire n° 2, Editions Michalon, 18 rue du Dragon, 75006 Paris, 40F).

 

Perpendiculaire cultive l’impertinence. Ses animateurs produisent un feuilleton littéraire, Les Chants de Maurice, “qui met en scène un personnage en lutte contre l’espace-temps, dans le décor unique, mais universel, d’une discothèque nommée La Baleine”. Les fictions sont ancrées dans le réel d’un supermarché (Jean-Yves Jouannais) ou d’un compartiment de train (Laurent Mercier). D’autres contributions se réfèrent à la démarche perecquienne de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, voire au feuilleton américain Dinasty pour “la désinvolture dans l’invraisemblance” et la “construction hallucinante, hors de portée de l’entendement de son propre public”. La revue exhume aussi des curiosités comme, par exemple, les conceptions du Dr W. A. Panneborg, criminologue, sur des écrivains satitiriques schizothymes tels que Gogol, Ibsen, Erasme... (Perpendiculaire n° 3, Ed. Michalon, 18 rue du Dragon, 75006 Paris,40F).

 

Perpendiculaire change de maison d’édition, mais non d’équipe. On retrouve donc à peu près les mêmes noms pour la présentation de la revue, le feuilleton à quatre mains, ou l’entretien avec Maurice G. Dantec qu’on dit appartenir à la “nouvelle école française du polar”. “La littérature que nous défendons, est-il écrit, pourrait se définir comme picaresque et géométrique”. Brett Easton Ellis et Samuel Beckett servent de références, ainsi que la théorie du chaos, en même temps que sont rejetés “les modes romanesques d’hier”. Le long et riche débat avec Maurice G. Dantec permet d’approfondir des prises de position en butte aux révolutions technologiques, génétiques ou de communications. Qu’il soit dit que “la logique de l’humain est celle de l’apprenti-sorcier” rend l’hommage à l’auteur de l’Apprenti une saveur toute particulière. Il faut lire en tout cas l’échange épistolaire inédit qui suit entre Raymond Guérin, à Bordeaux, et Henry Miller, à Big Sur. On ne peut que souhaiter, aux nouveaux jeunes auteurs qui signent à leur coté et dont certains font paraître leur premier livre, de partager la même superbe ferveur. (Perpendiculaire n° 7, 79 boulevard Beaumarchais, 75003 Paris, 50F).

 

Perpendiculaire propose, en guise de mise au point, un entretien avec un des fondateurs de la revue, un certain Houellebecq Michel qui y a publié, par deux fois, des extraits d’un travail en cours intitulé, au bout du compte, Les particules élémentaires. Ces textes devaient être sûrement trompeurs, vu la réaction du comité éditorial, de type collégial et à direction tournante. « Impressionnés par ce livre, est-il écrit en introduction, nous avons été déconcertés par certains points de vue qui y figuraient et avec lesquels nous étions en total désaccord. » Il faut reconnaître qu’il est difficile de recevoir sans sourciller les propos tenus par l’auteur en question sur l’avortement (je suis contre), les cathos traditionnalistes (je les trouve sympa), les écologistes (je suis pour la destruction de la nature),  sur Deleuze, Foucault, Lacan ou Derrida (des clowns charlatanesques), et ainsi de suite, ad libitum. Faut-il les prendre pour argent comptant? Ce ton péremptoire obéit-il à la provocation? à un sens très affiné de la promotion? Afin de se démarquer d’une telle confusion entre l’esthétique et le politique, la revue a décidé en tout cas de se séparer de Michel Houellebecq dont le nom a disparu du comité de rédaction. La livraison suivante fournira de plus amples considérations. En attendant, la présence d’Emmanuel Bove au sommaire, avec son Bécon-les-Bruyères, est plutôt rassurante. Elle incite à aller voir de plus près les textes de ceux qui, en dehors du tapage médiatique, continuent l’aventure littéraire. (Perpendiculaire n° 11, 79 boulevard Beaumarchais 75003 Paris, 50F).

 

Petite, comme son nom l’indique, tient dans la poche. Poésies et proses sont au sommaire. Des apohtegmes de Roger Munier aux amours enfantines de Valérie Rouzeau, des évocations bucoliques de Christian Garcin aux tribulations étonnantes de « La Petite Personne » de Perrine Rouillon qui joue entre écriture minimale et minuscules dessins… (Petite n° 6, 74 rue du Temple, 75003 Paris, 60F).

 

Plaisirs de mémoire et d'avenir est une nouvelle revue qui cherche à exhumer, entre autres, l'œuvre aujourd'hui quelque peu oublié d'André Beucler. Malgré une maquette plutôt vieillotte, on peut effectivement relire avec intérêt Un nouvel amour, nouvelle publiée en 1925 dans la NRF ainsi que des témoignages sur André Malraux, Chaplin, Paul Gilson ... Mais, de grâce, que vient donc faire le nom d'Adolf Hitler dans un prochain sommaire où l'on trouve également Jean Prévost, ami de jeunesse de Beucler (comme le rappelle ici Odile Yelnik), et abattu par les Allemands dans le Vercors? La liste impressionnante de personnalités soutenant cette revue peut-elle admettre une telle proximité? (Plaisirs de mémoire et d'avenir n° 1, 17 rue du Docteur Germain Sée, Paris XVIème).

 

Po&sie se consacre presque pour l'essentiel à la poésie chinoise contemporaine. Avec un choix d'auteurs pour la plupart en exil, nés soit à Taïwan, soit en Chine continentale, les nouvelles de Shang Qin et Duo Duo, l'entretien avec Beidao à propos de la revue pékinoise Aujourd'hui (Jintian), quelques extraits critiques et des textes tournés vers la Chine de François Cheng, Xavier Bordes ou Wallace Stevens constituent un bel ensemble enrichi par les calligraphies de Hsiung Ping-Ming (Po&sie n° 65, Ed. Belin, 60F).

 

Po&sie propose, avec Robert Davreu, le chapitre d'une biographie en cours de traduction de Richard Holmes retraçant les années d'études du poète Coleridge. A partir des dessins de Victor Hugo ou de Rorschach, Georges Didi-Huberman analyse ce "lieu d'expérience" qu'est le support d'une page et Claudio Fresina situe la parole poétique dans son horizon épistémologique. Au sommaire, également, des inédits de Jacques Dupin, François Boddaert, James Sacré qu'on a plaisir a retrouver ainsi qu'Alain Borer pour des Noèmes inattendus. (Po&sie n° 67, Ed. Belin, 60F)

 

Po&sie fut fondée par Michel Deguy et un groupe d’enseignants, universitaires ou chercheurs, à la suite de la Revue de Poésie (1964-1971). Ce sont les éditions Belin qui l’accueillent en 1977 et lui permettent jusqu’à aujourd’hui de répondre à “l’ambition parisienne de faire une revue pour le monde étonné”. D’où ce volumineux n°80 pour fêter l’événement. Michel Deguy s’y interroge d’entrée de jeu sur cette “étrange obsession de faire un livre par trimestre!”, proteste que “tout est traduction” et rappelle que “l’intérêt gît dans l’attention alors apportée minutieuse au souvenir”. Tout en situant Po&sie “quelque part dans les roaring nineties” ... Fidèle à ses objectifs de départ, la revue reste “la mémoration des arts poétiques”. On y retrouve donc de fidèles noms qui ont jalonné sa route; Robert Marteau, Claude Esteban, Lucette Finas ou Max Loreau (avec des inédits qui “pivotent autour d’un même jeu sur l’être”). Comme ceux de certains auteurs étrangers; Octavio Paz, Gôzô Yoshimasu, György Somlyo et avant tout Wallace Stevens (Les Aurores de l’automne et un choix de lettres) qui proclama que “Le français et l’anglais sont une seule et même langue”. Citation rapportée par Antoine Berman dans un texte passionnant sur la translatio studii et le pouvoir royal (où comment le français est issu d’une traduction délibérée du latin au XIVe siècle) qui pourrait servir ici de clef de voûte idéologique à la démarche de Po&sie. Car la revue a toujours défendu des textes théoriques pour tenter de mieux comprendre et analyser les écrits. Elle a toujours également soutenu de nouvelles voix ou traductions, comme L’Arioste, ici, par Michel Orcel. Un index des auteurs et traducteurs, in fine, en témoigne. (Po&sie N° 80, numéro spécial, 8 rue Férou, 75278, Paris Cedex 06, 120F).

 

Po&sie est entièrement consacrée à la poésie sud-coréenne. Soit 15 auteurs présentés dans l’ordre chronologique de leurs naissances, de Yi Sang (1910) à Kim Hee-kyoon (1966) qui a coordonné ce dossier avec Claude Mouchard. Une bonne documentation et des traductions soignées offrent un beau panorama de cette littérature « éruptive et libre, ludique parfois, déchirante soudain », selon les termes du préfacier. Marquée par la partition du pays suite à la guerre et à une évolution sociale souvent cruelle, ces écrits quelque peu en rupture avec l’héritage de la tradition révèlent des richesses littéraires qu’attestent l’œuvre majeure d’un Ko Un ou Ki Hyong-do (1960-1989) dont le critique Kim Hyon souligne ici la force et l’importance. Nombre d’entre ces poètes sont en plus francophiles comme Lee Seong-bok, Nam Jin-woo ( qui évoque Lautréamont), sans parler de Woo Jong N. ou Kim Chang-kyum installés à Paris jusqu’à y publier et exposer leurs œuvres. (Po&sie n° 88, Ed. Belin, 8 rue Férou 75278 Paris Cedex 06, 90F).

 

Poésie 1/Vagabondages, après l’amour et l’humour, explore l’enfance et la jeunesse. “Celles que l’on s’invente ou réinvente en les écrivant?” s’interrogent Jullian et Orizet en introduction. Variées mais toujours sublimes sont les réponses, du Mousse de Corbière au Yeux inconnus de Reverdy... (Poésie 1/Vagabondages n° 4, Le Cherche-Midi éditeur, 28F).

 

Poésie 1/Vagabondages accueille « La Nouvelle Poésie Québécoise ». Ce quatrième hommage en trente ans a été confié à Bernard Pozier, poète lui-même, qui justifie un choix fondé sur les poètes nés entre 1948 et 1968, une génération qui « élargit la respiration de la langue française aux dimensions d’un autre monde » selon François Montmaneix. De Claude Beausoleil à Tony Tremblay, en passant par François Charron, Hélène Dorion ou Stéphane Despatie… (Poésie 1/Vagabondages n° 31, 23 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, 4,5 €.

 

Poésie 1/Vagabondages présente un « Spécial Léo Ferré » pour l’anniversaire des dix ans de sa mort survenue le 14 juillet 1993. Après un « Spécial Brel » (n° 24). Et en attendant un « Spécial Brassens » qui complètera « la trinité de ces baladins pour lesquels, écrit Jean Orizet, certains d’entre nous (…) avons une grande tendresse, et depuis longtemps ». Un autre poète, Aragon, a proclamé « qu’il faudra récrire l’histoire littéraire un peu différemment à cause de Léo Ferré ». Ce chanteur qui, comme le rappelle Philippe Michel Thibault, a fait « descendre la poésie dans la rue ». Populaires elles le sont encore, ces chansons ici recueillies (Les poètes, La mémoire et la mer, Avec le temps…). Moins peut-être la prose de Poète… vos papiers ! ou de Technique d’exil. Une occasion d’en goûter aujourd’hui toute la fulgurance et l’acuité. (Poésie 1/ Vagabondages n° 34, le cherche midi éditeur, 23 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, 4,27 €).

 

Poésie 1/ Vagabondages offre un « Spécial Jean Follain » pour fêter le centenaire de la naissance du poète auquel la Revue des Sciences Humaines a consacré, il y a quelque temps, un excellent « Faut lire Follain ». On retrouve ainsi Elodie Bouygues qui a conduit ce dossier. Elle retrace le parcours du « Sage de Canisy » (dixit Jean Orizet), donne un choix de proses et poèmes inédits et souligne la dimension philosophique d’une œuvre affirmant « qu’avant tout, le monde est. » Une réflexion sur le temps et la poésie prolongée par une conversation passionnée sur ces concepts avec Philippe Sollers, invité de la revue. (Poésie 1/ Vagabondages n° 36, le cherche Midi éditeur, 23 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, www.cherche-midi.com, 4,50 €).

 

Poésie, revue jadis fondée par Pierre Seghers, explore le domaine peu connu de la poésie exprimée au moyen de l’affiche. On peut y découvrir les premiers témoignages en français d’un développement du futurisme russe à Tiflis, en Géorgie, au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la Révolution d’Octobre. Régis Gayraud présente tout un mouvement culturel cristallisé autour d’une iconoclaste Université du 41° dont les membres furent entre autres Krouchenykh, Térentiev, Zdanévitch (Kirill et Ilia qui, sous le pseudo d’Iliazd donna à Paris des textes “mis en lumière” par Picasso, Ernst ou Miro...). Des œuvres inédites de ces artistes, aux destins exceptionnels, rythment le tout comprenant des poèmes-affiche d’Allen Ginsberg, un entretien avec Francis Combes sur les poèmes-affiche du métro parisien (révélant le succès inattendu de Ryôkan et Grécourt) ou une réflexion de Pierre Dubrunquez sur une poésie qui s’affiche peut-être “non sur, mais par Internet”. (Poésie n° 70, 161 rue Saint-Martin, 75003 Paris, 82F).

 

Poésie, revue jadis fondée par Pierre Seghers, propose un « Rezvani pluriindisciplinaire ». Ce qualificatif issu d’un néologisme de l’artiste exprime sa « rébellion contre le dressage auquel on nous soumet depuis l’enfance ». Peintre et poète, dramaturge et romancier, auteur d’un récent L’Amour en face (Actes Sud, 2002), Serge Rezvani donne ici le prologue d’une Ode à la Création en sept chants, des poèmes et chansons inédits ainsi que gravures et peintures. Ses lieux privilégiés, Montparnasse, la Béate ou Venise, comme les diverses facettes de son talent, sont évoqués par la cinéaste Gloria Campana, l’écrivain René Ehni ou la chanteuse Mona Heftre. Le peintre Fromanger définit Rezvani comme « une foule à lui tout seul ». La foule de ses amis en témoigne. (Poésie n°95, 161 rue Saint-Martin 75003 Paris, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. , 14 €).

 

" Si tu ouvres mon cœur, dit Kazantzaki dans Du mont Sinaï à l'île de Vénus, tu n'y trouveras qu'un sentier rocailleux où marche un homme sans espoir". Cette citation que donne Kenneth White dans "une petite lecture géologique" de son œuvre, l'amène à mieux définir le travail de ce poète grec "désemcombré de l'espoir" au cours d'un itinéraire parfois daté mais toujours, partant de la terre crétoise, à la recherche d' "une parole à la mesure de l'univers". Deux autres approches complètent ce dossier consacré à l'auteur  d'Alexis Zorba que propose la revue Poésie 93. Celles de Georges Stassinakis, insistant sur l'admiration portée à Paul Valéry et de Jacqueline Moatti-Fine, sa traductrice, qui de son Odyssée analyse la prolifération des images, la symbolique du chiffre, la répartition des chants ou la quête d'Ulysse... Dimitri T. Analis  tente de son côté la traduction de la première partie d'un long poème essentiel, Bouddha. Ce dossier pourra être enrichi par la lecture de Le regard crétois, revue de la société des amis de N. Kazantzaki. Son titre fait d'ailleurs référence, comme le rappelle Bernard Gestin, au "point nodal de toute la philosophie kazantzakienne". Outre les différents "regards" ici différemment qualifiés,  on peut entrer dans l'élément onirique de l'œuvre, mieux comprendre la relation du poète avec son île d'Egine - qu'il ne revit pas avant de mourir  en 1957, à l'âge de 74 ans -, soupeser les difficultés de sa traduction en français (de nouveau avec Jacqueline Moatti-Fine), ou même pénétrer plus avant dans son intimité. Plusieurs superbes lettres à sa première femme (Galatia) ou un entretien de journalistes grecs avec une de ses soeurs (âgée de 103 ans!) sont autant de documents précieux sur celui qui écrivit que "La poésie est le sel qui empêche le monde de pourrir". (Poésie 93 n° 46, 228 bvd Raspail, 74014 Paris, 78F. Le regard crétois n°5,  Case postale 2714, CH-1211 Genève 2 Dépôt.)

 

Poésie 93 ose être archaïque en proposant non seulement de nouvelles traductions en cours de grands poètes latins mais en leur confrontant les voix contemporaines de ceux qui les traduisent et partagent "le sentiment latin". Ainsi Dominique Buisset de traduire le De natura rerum de Lucrère, de même que Jean-Paul Auxeméry qui en plus s'offre le luxe d'interpréter Catulle à la lumière de l'objectiviste américain Louis Zukofsky. Sont également à l'honneur Tibulle (traduit par Danièle Robert et Paul Louis Rossi), Juvénal (par Pierre Feuga) ou Virgile (par Denis Montebello). Et des Romains aux Roumains, la revue ose la paronymie avec quatre poètes traduits et présentés par Emanoil Marcu. (Poésie 93 n° 47, 228 bd Raspail 75014 Paris, 78F).

 

Octavio Paz. Les hasards de l’édition font que l’on retrouve le poète et essayiste mexicain, aujourd’hui octogénaire, au sommaire de deux revues. Signalons tout d’abord le dossier organisé autour du travail de Jean-Clarence Lambert, l’un de ses tout premiers traducteurs en France, dans la revue Poésie 95. On peut ainsi lire , outre deux lettres à son traducteur et ami, une suite de poèmes et “topoèmes” (proche des calligrammes), deux interventions d’Octavio Paz sur ses “préférences françaises” et sur Roger Caillois. Mais aussi une succession d’hommages inédits à l’afrancesado d’Yves Bonnefoy, Pierre Dhainaut, Jacques Dupin, Claude Esteban, Jean-Dominique Rey, Roger Meunier... Et c’est dans le cadre d’un hommage à Claude Roy, un autre de ses amis et traducteurs, que la Nouvelle Revue Pédagogique publie L’écuelle, poème d’inspiration chinoise(“Une recréation et récréation” selon les termes de Paz), traduit par Esteban, qui prouve, si besoin était, l’inspiration intercontinentale du poète mexicain. (Poésie 95 n° 56, 228 bd Raspail, 75014 Paris, 82F. Nouvelle Revue Pédagogique n° 7, Nathan, 33F)

 

Odysséas Elytis (1911-1996) a obtenu le Prix Nobel de Littérature en 1979. Il était alors le dernier poète grec vivant de la “Génération 30” qui compte Séféris, Ritsos et Andréas Emirikos, un ami auquel il a consacré un recueil. La revue Poésie 97 en donne un bel extrait, parmi plusieurs poèmes, chansons (mises en musique par Mikis Théodorakis) et proses inédits. “Fils d’un fabriquant de savon de l’île de Lesbos” fasciné par le surréalisme, la mer Egée et la musique, Elytis (pseudonyme en hommage à Eluard) passa la plupart de sa vie en exil, “hostile à tout engagement politique”. Au-delà de la présentation biographique de Christophe Chiclet, on lira avec grand intérêt les propos d’un entretien avec le poète où sont  développées ses positions sur la “réalité grecque”, “la dimension sacrée des sens”, sa “théorie des analogies” (illustrée par un texte original sur Picasso) et ses trois périodes créatrices analysées a posteriori. Une approche savante des R d’Eros par Michel Grodent vient étayer à bon escient ce dossier sur l’auteur, entre autres, d’Axion Esti, republié en 1996 en Poésie/Gallimard. (Poésie 97, 161 bis rue Saint-Martin, 75003 Paris, 82F).

 

Poésie 2002 s’aventure à poser une question moins surprenante, incongrue ou absurde qu’il n’y paraît : « La poésie pense-t-elle ? » Question que justifie avec brio Pierre Dubrunquez en introduction de ce numéro conçu en association avec la Maison de la poésie du Québec et orné de peintures sur papier de Michel Nedjar. La qualité des interventions en appelle aussi bien à Vico, Rousseau et Kierkegaard qu’aux Romantiques allemands. Jacques Roubaud, dans un texte oulipien, répond par la négative, mais comme le remarque Jean-Pierre Cometti, spécialiste de Musil, « tout dépend du sens qu’on donne au verbe ». Ce que s’attachent à définir avec ferveur Jean-Claude Pinson, Nimrod, Pierre Ouellet ou Ginette Michaud…penser… (Poésie 2002 n° 92, 161 rue Saint-Martin, 75003 Paris, 14€).

 

Boris Vian fut l’initiateur d’une « poétique virale », définie par Jean-Pierre Vidal à partir de « Si j’étais pohéteû », fondée sur une rhétorique du contre-pied, héritée de Jarry et… Mallarmé. On peut également relire « Je voudrais pas crever » comme une clef de « lecture cyclique »  (Alistair Rolls) non seulement du poème mais de l’œuvre romanesque. Et Cantilènes en gelée à l’aune des « paroles gelées » de Rabelais, entre « registre des puristes et celui de la vie quotidienne » (Hélène Cazes). Et de même qu’on peut trouver avec Marc Lapprand dans les « tentatives esthétiques audacieuses » des Cent Sonnets, son premier recueil, les bases d’un style, on peut entendre avec François Roulmann, dans les envois autographes inédits de Boris Vian, une « voix ». (Poésie 2003 n° 96, 161, rue Saint-Martin 75003 Paris, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. , 14€).

 

Poétique propose, dans une excellente livraison, une brillante et malicieuse communication de Marie Darrieussecq, qui n’est pas que l’auteur d’un premier roman intitulé Truismes. Elle enseigne et mène une réflexion sur le genre particulier de l’autofiction défini par Serge Doubrovsky, il y a presque vingt ans déjà. Partant des travaux de Genette, Colonna ou Lejeune, Marie Darrieussecq distingue l’aufofiction de l’autobiographie, propose de subtiles distinctions et démontre que ce nouveau genre “se situe au carrefour des écritures et des approches littéraires”. Romain Gaudreault, lui, revient sur le “modèle actanciel” de Greimas et Gisèle Séginger aborde la génèse très particulière de l’écriture balzacienne à partir du Lys dans la vallée... Tous les sujets abordés, des pyramides de Flaubert à la désignation des personnages de fiction (à propos de François le Champi), du théâtre dans le théâtre chez Molière au télégramme-poème ou à la traduction selon Borges, méritent une lecture très attentive. (Poétique n° 107, Seuil, 95F).

 

Michel Lebrun signa aussi Michel Cade, Lecler, Lenoir, Pierre Anduze, Lou Blanc ou Laurence Nelson. “Oui, j’ai un pseudo à Nîmes, et plein d’autres à Avignon”, s’est justifié le fondateur de l’Oulipopo. Il a été célébré comme le “Pape” du polar et la revue Polar, dont il était rédacteur en chef, lui consacre un numéro entier.  On comprend bien que cet enthousiaste dossier est loin d’épuiser ”une œuvre ne comportant pas moins de quelques quatre-vingt titres” comme le rappelle Jean-Pierre Deloux qui tente en quelques pages d’énumérer les multiples activités d’un “cévenol aux Batignolles”; romancier, critique, traducteur - de Woody Allen, s’il vous plaît -, scénariste, historien, etc. Son immense culture, son humour, sa générosité et ses franches coudées envers les plaisirs de la vie transparaissent autant dans les entretiens jadis accordés à Alfred Eibel, Paul Maugendre ou François Guérif, que dans les témoignages; Marc Villard, Pierre Lebedel, Christine Ferniot... Sans parler de ses propres textes; En manière d’autobiographie, mémorable épisode de la vie de son père, Halte à Nantes , poème en alexandrins, une réflexion sur La place du mort dans le récit policier, et quelques nouvelles mâtinées de science-fiction. (Polar hors série, spécial Michel Lebrun, Rivages, 99F).

 

Wetering. D'après François Guérif, directeur de la revue Polar, Janwillem Van de Wetering est "le seul auteur de polars qui soit allé chercher un maître dans un monastère du Tibet". Cela méritait bien un dossier spécial, et  Jean-Pierre Deloux, en une magistrale présentation d'une vingtaine de pages, retrace pour le plaisir des amateurs comme des néophytes l'itiniraire tout à fait original de cet écrivain Hollandais né en 1931 "sous le signe du Verseau", à l'instar de... Georges Simenon! Auteur d'au moins une douzaine de romans (presque tous traduits aux éditions Rivages), Wetering a su créer un climat particulier issu de l'attitude zen incarnée par des personnages comme l'adjudant Grijpstra, le sergent De Gier et le commissaire Jan. Ses énigmes policières sont autant de Koans à résoudre, à savoir ces énigmes brèves proposées par le maître zen à la méditation du disciple. Un univers qui n'est pas sans rappeler les aventures du juge Ti de Robert Van Gulik à qui Wetering a d'ailleurs consacré un essai paru en 10/18, en 1990. L'auteur de Sale temps, Mort d'un colporteur ou de Le Massacre du Maine ne manque pas d'humour non plus, dans son œuvre comme dans la vie; en témoigne le long et dynamique entretien qu'il a accordé à François Guérif et Michel Lebrun en janvier dernier. Une nouvelle inédite, Mangrove mama, des essais sur le chamanisme et les femmes, viennent clore ce dossier de grande qualité. Polar offre également d'autres nouvelles inédites, dont une de Michael Dibdin, l'auteur de Coups tordus (Calmann-Lévy), et diverses chroniques tapageuses comme les "Notes noires" de Jean-Patrick Manchette ou les "Leçons de ténèbres" d'Alain Demouzon. (Polar n° 10, Ed. Rivages, 89F.)

 

André Héléna (1919-1972) est un maître du roman noir des années cinquante. Dans les quelque deux cents romans qu’il a commis, sous son nom ou divers pseudonymes, Héléna fait preuve d’un talent encore trop peu reconnu. En témoignent nouvelles, poèmes en prose, articles et la fin d’un roman inachevé dont on retiendra l’ironique dernière phrase: « Il mit son manuscrit sous le bras et sortit. » La passion qu’ont de plus pour lui Jean-Pierre Deloux ou Alfred Eibel est très contagieuse. L’un brosse sa biographie, analyse avec pertinence la série des Aristo (épigone d’Arsène Lupin), et ses influences sur la BD. L’autre offre un panorama critique, prouve l’importance des cafés et bistrots dans l’œuvre et s’entretient avec Mme Héléna. Photographies à l’appui, un aficionado nous entraîne sur les lieux de prédilection de ses fictions. Enquête aussi méticuleuse que la bibliographie de Frank Evrard qui, lui, dresse le portrait d’un de ses éditeurs haut en couleurs. Contemporain et rival de Léo Malet, originaire aussi du Midi, André Héléna semble donc avoir gardé la grandeur des humbles qui nous le rend si proche aujourd’hui. (Polar n° 23, Rivages, 89F).

 

Polyphonies s'ouvre sur un long poème de Mario Luzi (traduit et présenté par Bernard Simeone). Ceux qui font suite, regroupés autour du thème du feu, sont de Jean-Claude Renard, Jean-Yves Masson, Annie Salager... Au moins une vingtaine de voix, de toute façon, et traversant de multiples frontières. Fidèle à son titre et ses ambitions, la revue explore en effet les œuvres des Polonais Jezewski et Zagajewski, du Hongrois Joszef, du Lituanien Martinaïtis. Sans parler de D.H. Lawrence ou Antonio Ramos Rosa, de voix nouvelles aussi, comme Béatrice Douvre, Daniel Louis Lafon, et d'une méditation critique de Gabrielle Althen sur saint Jean de la Croix postée de Patmos! (Polyphonies n° 16, BP 189, 75665 Paris cedex 14, 65F).

 

La formule éprouvée des Cahiers semble prendre une dimension nouvelle, parallèlement au travail des revues, pour prolonger la présence d’œuvres d’auteurs récemment disparus. Il faut ainsi saluer l’heureuse coïncidence qui voit naître aujourd’hui des cahiers en hommage à Jean-Marie Le Sidaner et Henri Thomas... Présages est le titre donné aux “Cahiers Jean-Marie Le Sidaner n° 1”. On y trouve un extrait d’un roman inachevé, Le Ramasseur, une étude de Michel Lamart sur “l’effet de mémoire” (correspondant à l’optique que désirait Jean-Marie Le Sidaner pour lancer une nouvelle revue), des textes de Vahé Godel, Hervé Carn, André Velter ou Jean Miniac, sans parler de photographies accompagnant des poèmes de Guillevic ou des proses de Michel Butor. (Présages n° 1, La Différence, chez Michel Mourot, 71 avenue Jean Jaurés, 51100 Reims. Abonnement: 120F pour deux numéros).

 

Présages (Cahiers Jean-Marie Le Sidaner) accorde sous l’enseigne « Image Exil » une large place à une pléiade de surprenants poètes russes comme Nikolaï Goumilev (qui fut l’époux d’Akhmatova), Vladislav Khodassevitch (de Berberova) ou Nikolaï Zabolotski, auteur de Les signes du Zodiaque s’estompent. Y sont également à découvrir l’Autrichien Egger ou les deux Espagnols; Gimferrer et Benitez Reyes. Des poètes français les côtoient, tels Pierre Oster, Olivier Apert ou Dominique Grandmont. Plusieurs autres, comme Tahar Bekri ou Jacques Darras évoquent avec verve le « 11 septembre 2001». Et on se réjouira de lire un bel inédit de Jean-Marie Le Sidaner sur Jiri Kolar qui, selon lui, nous fait « nous retourner sur nos champs de ruines pour y reconnaître notre silence et nous étonner que nos regards nous suivent encore.» (Présages, Cahiers Jean-Marie Le Sidaner n° 14-15, La Différence, 14,94 €).

 

Prétexte est une revue trimestrielle de “littératures contemporaines”. Un dossier s’ouvre chaque fois sur des genres ou horizons variés. Après un “Spécial Belgique” ou “Littératures arabes” c’est au “polar français” que s’attache la dernière livraison d’hiver. Non point afin de “sacrifier à une tendance, mais simplement de rendre compte de la création contemporaine dans son ensemble”, selon Jean-Christophe Millois, co-directeur avec Lionel Destremau de cette très louable entreprise. Aux astucieux articles d’introduction et conclusion de Frank Evrard et Bruno Blanckeman, soulignant les liaisons dangereuses du roman policier avec la littérature en général, succède une série d’entretiens avec les spécialistes François Guérif, Robert Pépin, Patrick Raynal et Jean-Jacques Reboux. On y glane d’indispensables informations qui viennent étayer une sélection critique d’une dizaine d’auteurs contemporains. Et il faut signaler qu’en marge du dossier s’accumulent notes de lecture ou cahiers critiques de qualité concernant des écrivains peu célébrés ailleurs tels que, par exemple, Jacques Ancet ou Dominique Labarrière! (Prétexte n° 12, 11 rue Villedo, 75001 Paris, 40F).

 

Bernard Noël a les honneurs de la revue Prétexte qui lui consacre un important dossier. A la demi-douzaine d’études critiques abordant les principales thématiques de l’auteur d’Extraits du corps, l’entretien de très haute tenue avec le poète Jacques Ancet apporte de quoi mieux explorer l’univers de l’écrivain et, à travers lui, celui de la création contemporaine. Les propos sur « le parti pris du corps », la « sensure » (néologisme pour exprimer la privation de sens de la parole), les rapports entre le visuel et le mental, la chose et sa représentation, le visible et le réel, les phases de refoulement et de jaillissement de l’écriture, la différence entre prose et poésie, le théâtre ou la peinture ont ici une portée exemplaire. Un entretien complémentaire avec Jean-Pierre Sintive, son dernier éditeur en date, incite à prolonger cette lecture par les trois nouveaux opuscules de Bernard Noël aux éditions Unes: Où va la poésie?, Vers Henri Michaux et les Correspondances avec Georges Perros (de 1960 à 1977) où il est dit que « Nous fabriquons de l’éphémère en statuant sur l’éternel. Sans l’un, pas d’autre... » (Prétexte n° 16, 11 rue Villedo, 75001 Paris, 40F. Où va la poésie? (69F), Vers Henri Michaux (96F) et Correspondances (120F), Editions Unes, BP 205, 83006 Draguignan cedex).

 

Prétexte fête ses cinq ans et, pour l’occasion, annonce sa… disparition. Louis Destremeau et Jean-Christophe Millois, ses animateurs, ont décidé « après mûre réflexion (…) de cesser l’activité de Prétexte en tant que revue, pour créer à la place une petite structure éditoriale. » Avec quatre titres par an ils désirent « poursuivre le travail commencé en favorisant les essais sur la littérature contemporaine. » Il faut donc se procurer au plus vite ce dernier numéro riche en critiques, entretiens, textes de création et clos par un index général qui témoigne du chemin parcouru. Beckett ou Georges L. Godeau, la poésie contemporaine, le décasyllabe de l’incipit proustien « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » y sont autant de sujets traités. Pierre Bergougnioux, Pierre Michon et Antoine Volodine répondent par écrit aux questions posées. Quant à François Bon, il propose une inattendue mais convaincante apologie du chanteur Francis Cabrel. (Prétexte n° 25, 11 rue Villedo, 75001 Paris, 60F).

 

Propos de campagne sous-titrée revue d’art et de poésie, doit s’entendre au propre comme au figuré. Une livraison thématique entièrement consacrée à « L’arbre » en témoigne. Il faut y lire en priorité un long et instructif entretien avec Pascal Menon qui exerce le rare métier de bûcheron. Sa formation, son expérience, sa passion pour le monde végétal, notamment dans la région méditerranéenne, donnent à ses propos un caractère très alarmant sur la gestion forestière, gouvernementale et communale, en France. Ce rapport à la nature, à travers l’amour des arbres, se retrouve dans un reportage de Daniel Mermet sur les « éco-warriors » des forêts britanniques de Lyminge et Westwood, mais aussi dans des poèmes d’enfants réfugiés, d’Antoine Emaz ou Serge Pey, de plusieurs auteurs suédois, le tout illustré de belles photographies, voire gravures, en noir et blanc. (Propos de campagne n° 9, MJC, allée de Provence, 04100 Manosque, 120F).

 

Pylône se présente comme « revue de philosophie, d’art et de littérature ». D’où « Quelques remarques sur la question de l’un » de Christian Jambet, un texte de Bernard Sichère sur le rôle du philosophe face au discours dominant ainsi que des études sur Sartre, Wenders ou le mystique persan Sohrawardî. D’où la publication d’une pièce par lettres de Gertrude Stein, un entretien avec Patrick Mauriès sur ses activités éditoriales, des inédits de Pierre Mérot, François Emmanuel ou Fabrice Gabriel (De l’Allemagne) ainsi que des extraits de journaux intimes d’écrivains comme celui de Dominique Noguez qui a l’art de faire sourire en épinglant la bêtise de notre époque. (Pylône n° 2, 39 avenue des Arts, 1040 Bruxelles, Belgique, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. , 20 €).

 

Le monologue intérieur. Il faut remonter à un écrivain trop en avance sur son temps, Edouard Dujardin (1861-1949), pour que naisse Le monologue intérieur, titre de son essai sur une technique narrative pratiquée dans son roman Les lauriers sont coupés (réédité en 1989 par Le Dilettante). C'est à partir de ces deux ouvrages et de la  restitution du "flux de conscience" de Virginia Woolf que Belinda Cannone pose aujourd'hui la question, en ouverture du dernier numéro de la revue Quai Voltaire; "Qu'est-ce que le monologue intérieur?". La réponse semble résider, entre autres, dans une double nécessité liée à la structure-même du roman qui utilise un tel procédé; celle de laisser le lecteur sur le qui-vive et de l'amener à re-lire. D'autres interventions viennent nuancer et compléter cette analyse. José Saramango renvoie dos à dos le monologue intérieur et le narrateur omniscient, Claude Prévost aborde l'utilisation des italiques par Faulkner qui "devait éprouver le sentiment de côtoyer des abîmes" en s'exprimant à travers le monologue de Benjy, Cécile Wajsbrot traque l'impossible dialogue dans l'œuvre woolfienne et Catherine Lépront les dialogues piégés de L'Etrange Intermède d'Eugène O'Neil... Les références à Joyce, Faulkner ou Woolf restent inévitables; celles à Novalis de Gilles Jallet ou au... free-jazz de Jean-Philippe Domecq, qui le sont moins, élargissent le débat. De même que l'analyse en contre-point des Carnets de Joseph Joubert par Jean-Paul Corsetti! Encore une fois, et sans parler de Claudio Magris également au sommaire, cette revue littéraire s'avère une des rares à traiter avec autant d'intelligence et d'acuité toutes les problématiques de l'écriture contemporaine. (Quai Voltaire n° 4, 68 rue Mazarine,75006, Paris, 98F).

 

Savoir et fiction. L'art du roman, comme chacun sait, nécessite un subtil mélange de réel et d'imaginaire, de vérité et de mensonge... Quant aux liens étroits que ces différents concepts entretiennent entre eux, c'est une autre affaire! Y réfléchir, avec talent et discernement, reste celle aujourd'hui de la revue Quai Voltaire. Tout d'abord en offrant diverses études littéraires où il est montré par exemple que si Raymond Queneau s'appuie sur la philosophie ou Marguerite Yourcenar sur l'histoire, c'est en obéissant peut-être à ce qu'Alain Nadaud définit comme une "stratégie de contournement". "Le concept de fiction", vu par Juan José Saer, engendre des paradoxes qui lui permettent, au passage, avec beaucoup de malice, d'épingler Soljenitsyne et Umberto Eco. Ce n'est pas sans moins d'humour (ni d'érudition) que Marc Petit suggère d'envisager une "déontologie de la manipulation"! Jean-Philippe Domecq, de son côté, traque l'"au-delà de la perte du sens". Et bien sûr Joyce, Flaubert, Faulkner, Borges, mais aussi Herman Hesse et même...Pascal Quignard, servent de références aux diverses contributions de ce dernier numéro dont tout un chacun pourra faire son miel. (Quai Voltaire n° 5, 68 rue Mazarine,75006, Paris, 98F).

 

L'un l'accepte; c'est Albert Camus. L'autre pas; c'est Jean-Paul Sartre. A sept ans d'intervalle deux écrivains français adoptent une attitude totalement opposée face au Prix Nobel. Mais tous deux ont en commun la souffrance morale d'y être confronté, comme le montre les deux approches intelligentes et documentées de Catherine Lépront pour l'un et Michel Contat pour l'autre. Pascale Casanova les accompagne par une excellente interrogation à ce jour inédite sur ce "prix universel" qu'elle propose comme "la première étape d'une réflexion à venir sur la critique littéraire". Cette modeste amorce d'un sujet si passionnel, augmentée de quelques propos espiègles de Claude Simon, contribue à une analyse en profondeur de ce qu'il est convenu d'appeler les "moeurs littéraires". La remise de prix n'est d'ailleurs pas la moindre plaie pour "des araignées dans un pot", si l'on reprend l'image balzacienne rappelée par Jean-Philippe Domecq! Il faut également compter sur le mercantilisme de l'information et les rapports ustensilaires des hommes (Alain Nadaud), la différence entre "le lecteur et le destinataire" (Bernard Pingaud) ou la moralisation des "relations commerciales et intellectuelles entre la librairie et l'édition" (Marie-Pierre Galley). Point de dénonciations virulentes ni de révélations fracassantes dans cette ultime livraison de la revue Quai Voltaire, mais des réflexions sur les malentendus autour de l'oeuvre de  Roland Barthes (Bernard Comment) ou sur les relations épistolaires de Diderot et du sculpteur Falconet à propos de la postérité (Belinda Cannone). Et un leitmotiv qui semble faire l'unanimité des différents participants; l'oeuvre d'abord! (Quai Voltaire n° 6, Ed. Quai Voltaire, 98F).

 

L'illisibilité littéraire. Les temps seraient-ils venus où ce qui jadis provoquait des querelles entre anciens et modernes, à travers les générations et les siècles, deviendrait sujet d'étude pour réaffirmer ce qu'est la vraie littérature? En tout cas la revue Quai Voltaire affronte la difficulté, avant d'apporter sa contribution d'études pertinentes, de définir ce qu'est "l'illisibilité". Plus qu'une question d'avant-garde provocatrice ou de conflit entre fiction et réalité, l'illisibilité pourrait n'être que la résultante d'une confrontation interne "à l'intersection de la volonté de savoir et de l'interdit". Si l'on ne s'en tient pas à un refus parodique à la Dominique Noguez (très salutaire au demeurant), l'illisibilité résulterait d'une dualité, voire d'un duel mortel, entre, par exemple, l'expérience de l'écriture et du sexe chez Jarry (Cristian Prigent), le temps et le distemps chez Musil (Anne Longuet Marx), le sens et le pas-de-sens chez Mallarmé (Jacques Jouet), ou le corps et la conscience dans un effort de dépassement pour Pierre Bourgounioux qui montre comment un "travail spécifique sur soi" de l'écrivain fait oublier au lecteur qu'il est en train de lire. Où il est affirmé et expliqué par François Vergne-Billy que l'œuvre de Claude Simon reste lisible pour qui veut bien s'en donner la peine, tout comme Cap au pire de Samuel Beckett dont Pascale Casanova donne une brillante lecture. Non, il ne faut sûrement pas traduire "le ribibi" de Pound, selon Philippe Mikriammos, et mieux vaut prôner comme Jean-Paul Corsetti dans l'œuvre de Bataille "une perspective autre" quant à l'illisibilité. Sujet en fin de compte hautement délicat abordé ici avec intelligence, culture et même humour, meilleure preuve, peut-être, de la lisibilité. (Quai Voltaire n° 7, Ed. Quai Voltaire, 98F).

 

Mai 68. Ruptures? Illusions? Nostalgie? Qu'en reste-t-il, au fond, de ces événements de Mai 68? C'est ce que la revue Quai Voltaire a voulu savoir en interrogeant des écrivains sur ce qu'ils avaient à dire par rapport à cette époque. Dans l'ensemble, les réponses ne s'attardent guère sur la politique ou le social, versent peu dans la nostalgie et auraient même tendance à faire dans l'ironie, minimisant les faits avec des critères tellement évidents qu'on finit par douter. "Un gros accident de la rue", pour Jacques Réda, sinon "la première campagne publicitaire moderne" pour Jean-Marie Bretagne qui voit dans l'apparition des slogans "une attitude très contemporaine: le droit de dire n'importe quoi, sans avoir le moindre compte à rendre". Le "traumatisme quasi physique" de Richard Millet face aux agressions subies par la langue rejoindrait d'un autre côté la découverte par Marc Petit du "rôle de la langue dans le processus de réification". Sous les pavés, les mots... Reiser et Wolinski pour Serge Philippini, "une multitude de publications dissidentes et souterraines" pour Jacques Abeille, "l'éclosion des collections de poche" pour Michel Host, participent d'une certaine fécondité. Aspect positif souligné par Jean Ricardou qui de ce "flamboyant millésime" retient et recompose les apports de Tel quel et du Nouveau Roman. Mais à son "appareillage conceptuel" on peut préférer la réflexion de Cécile Wajsbrot sur "la perte de sens"  et ce faux choix "entre trop de conscience qui mène au silence, et ne pas se retourner qui mène au vide". Ou, bien sûr, l'admirable et déterminante étude de Jean-Philippe Domecq sur "les théories appliquées de Robbe-Grillet" qui, à elle seule, justifierait l'existence même de cette publication. (Quai Voltaire, n° 9, 68, rue Mazarine, 75006 Paris, 98F).

 

Daniel Pons. Responsable du  département Spiritualités et Sciences humaines aux éditions Albin Michel, Jean Mouttapa se démène tant qu'il peut pour perpétuer la mémoire de Daniel Pons (1932-1986). Sous le titre Un et nu (un des premiers livres de cet écrivain), il rassemble aujourd'hui dans la revue Question de les actes d'un colloque qui a eu lieu à la Sorbonne sur la "présence" de cet auteur singulier. Dans le prolongement de la biographie qu'il lui a déjà consacré à La Table ronde (1990), Jean Mouttapa retrace les grandes étapes de cet "homme remarquable" qu'il a rencontré à l'adolescence, lors des tumultueuses années 7O; une générosité hors du commun, une vie harmonieuse d'époux et de père de famille, des origines modestes, des engagements d'"adulte rebelle" (parachutiste en Algérie en 1951), des ruptures décisives (l'abandon d'un emploi commercial trop contraignant), une vie communautaire et des expériences créatives dans l'écriture et la photographie. Un itinéraire brutalement interrompu par "cette maladie qui ne pardonne pas". Des spécialistes de l'anthropologie religieuse comme Camille Jordens ou Annick de Souzenelle participent à cet hommage. Le psychanaliste jungien Pierre Soulié évoque, lui, l'accès intuitif de Daniel Pons à la psychologie des profondeurs et André Chouraqui voit en lui un nabi, à savoir un "inspiré", au sens spirituel. En même temps paraît le dernier livre édité du poète: Aux sources de la présence (Question de, n° 86, Albin Michel, 60F.Aux sources de la présence, Daniel Pons, Préface d'André Chouraqui, coll. Espaces libres, Albin Michel).

 

R de réel est une revue savante et ludique. Chaque livraison correspond à une lettre de l’alphabet. L’intention est quelque peu pédagogique, mais avec un humour de bon aloi. La lettre « i » donne lieu par exemple à deux textes remarquables sur l’instruction et les impôts, apportant informations et analyses propres à balayer bien des idées reçues. Lætitia Bianchi et Raphaël Metz, responsables de la revue, étudient les relations entre texte et image, rappelant que « la mémoire du texte est aussi tactile et visuelle ». Allais, Baxter, Cox et Topor sont à juste titre convoqués, des images de dessinateurs célèbres détournées par des textes, entre autres, de Debord, et quelques jeunes écrivains y vont de leur imaginaire. Tout finit en un curieux mais édifiant dictionnaire ; ibis, immobilier, insécurité, etc. (R de réel n° 9, 31 rue de Saintonge 75003 Paris, 35F. L’abonnement d’un an, 160F).

 

R de réel continue son exploration savante et ludique des lettres de l’alphabet. Entre citation de Casanova (à propos d’une Mlle Q. ) et d’Eustorg de Beaulieu (le Blason du cul), la très attendue lettre « Q » incite à l’astuce. Ainsi Lætitia Bianchi s’attarde sur les « Queues » (des animaux, des hommes, des magasins…) en invoquant La Fontaine, Kafka, Freud ou Lichtenberg. Raphaël Metz enquête sur la traduction française de Finnegans Wake de James Joyce par Philippe Lavergne (alias Sollers ?) dédicacée à… Jean-Yves Lafesse. La fascination du Q.I., l’art littéraire des « quatrièmes de couverture » et maintes facéties «cul»turelles, comme un cahier détachable de courts textes érotiques, pimentent le tout. (R de réel n° 17, 31 rue de Saintonge 75003 Paris, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. , 6,40€. L’abonnement d’un an, 24,40€).

 

Une nouvelle revue, donc, avec un titre ancien! 45 ans après sa parution, le recueil collectif d’André Breton, René Char et Paul Eluard, sert de point d’appui à Bernard Desportes qui anime et présente cette « revue en chantier». Il y rend hommage à la poésie, fustige «la rentabilité médiatique» et propose «un lieu de rencontre et d’expression d’un engagement esthétique qui ne prétend pas plus défendre une quelconque impartialité qu’il ne souhaite l’uniformité des positions qu’il exprime». Peut-être faut-il lire davantage dans cette démarche une quête de filiation qu’une nostalgie du surréalisme. D’autant que les textes et “travaux” ici réunis y sont tous plus ou moins liés, à commencer par la réédition du Passeur de Michel Fardoulis-Lagrange, qui créa avec Bataille la revue Troisème Convoi.  Hubert Haddad livre justement quelques méditations sur Bataille, mais aussi sur le roman, la mer ou la disparition d’un ami. Dominique Grandmont cite Aragon pour étayer une réflexion sur l’art et Alain Jouffroy puise dans les gravures d’André Masson, ainsi que dans sa correspondance, «des signes d’une prévoyance extrême». Domine une écriture de notes et carnets, comme en témoignent les proses de Martin Melkonian ou Jean-Luc Moreau, qui contribue à s’attarder sur les liens que tisse au fil du temps le même désir de durer. (Ralentir travaux n° 1, 20 rue Saint-Sauveur, 75002 Paris, 72F).

 

Ralentir travaux s’affirme comme une revue insurrectionnelle. En témoignent des textes de Jouffroy et Henein. L’un, à l’occasion de l’anniversaire de la naissance d’André Breton, lance un “appel à l’extravagance et à l’indiscipline”, comme l’autre déclamait, à propos du prix Nobel; “Comblez l’écrivain. Il se vide aussitôt!” En témoignent également les interventions de son animateur, Bernard Desportes; dans un petit dossier consacré à Bernard-Marie Koltès sur lequel il a déjà publié un ouvrage (Koltès- la nuit, le nègre et le néant, La Bartavelle, 1993) et pour une remise en cause argumentée des travaux de François Fédier sur les “écrits politiques” de Martin Heidegger. Deux œuvres difficiles qu’il convient, selon lui, de mieux éclairer. Démarche partagée, de leur côté, par Jean-Luc Moreau dans ses “Itinérances” ou ici, entre autres, par Jean-Pierre Gavard-Perret à propos de l’unique œuvre cinématographique de Samuel Beckett: Film. (Ralentir travaux n° 4, 20 rue Saint-Sauveur, 75002  Paris, 72F).

 

Maurice Blanchot, rappelle Dominique Rabaté, “appartient à une génération de lecteurs de revues, qu’il aura contribué à former”. Quoi de plus normal que des revues d’aujourd’hui lui rendent ainsi hommage. Après la revue Lignes, c’est au tour de Ralentir travaux, animée par Bernard Desportes, de constituer un dossier à partir de proses exhumées de René Char, Dionys Mascolo (des lettres d’autant plus émouvantes que sans réponse), Maurice Nadeau (montrant que la démarche critique de Blanchot pose “toute la question des fondements et de l’origine de la littérature”) ou Roger Laporte. D’autres textes, plus actuels, déférents ou polémiques, voire confus, ont tout du moins le mérite de poser la question de l’héritage d’une œuvre “de portée et d’influence déterminantes sur l’écriture et la pensée de notre temps”. (Ralentir travaux n° 7, 20 rue Saint-Sauveur, 75002 Paris, 90F).

 

Ralentir travaux se penche sur le polémiste que fut le poète Maurice Blanchard (1890-1960) dont ne sont disponibles en librairie que Les Barricades mystérieuses (Poésie, NRF/Gallimard, 1994) et Danser sur la corde, journal 1942-1946 (L’Ether vague/Patrice Thierry, 1994). Pour Bernard Desportes, animateur de la revue, « les pamphlets de Maurice Blanchard viennent très opportunément nous rappeler que tous les bords ne sauraient se confondre au nom d’un ailleurs d’autant plus douillet qu’il n’existe pas. » Une sélection de textes d’une virulence extrême, dirigés entre autres contre l’ « Accouplement de ces deux saletés: le Capital et l’Etat » vient ici l’attester.(Ralentir travaux n° 10, BP 6404 75064 Paris cedex 02, 90F).

 

Pierre Herbart (1903-1974), dont on réédite L’Age d’or au Promeneur et auquel n’a été consacré qu’un unique essai, celui de Philippe Berthier au Centre d’études gidiennes, fut écrivain, journaliste et résistant, sous le nom de général Le Vigan. Quelle bonne idée de rassembler en un cahier spécial différents textes le concernant et accompagnant son « Avant-propos à En URSS » de1936: la préface de Gide au Chancre du Niger, un compte rendu sur ses Souvenirs imaginaires par Maurice Nadeau qui raconte également dans la Quinzaine littéraire sa rencontre après la guerre avec Herbart, alors éditorialiste à Combat. Et puis un entretien de l’écrivain déjà vieux avec Gérard Guégan, un portrait de Béatrix Beck, des études de Jean-Luc Moreau et Bernard Desportes qui montre que la « notion de choix apparaît comme centrale aussi bien dans la vie que l’œuvre d’Herbart »… (Ralentir travaux n° 12, BP 6404 75064 Paris cedex 02, 100F).

 

Rehauts pour son dixième numéro réunit « dix poètes nés autour de 1950 » qu’accompagnent des fusains de Serge Plagnol, peintre de la même génération. Jacques Lèbre, poète lui-même, les présente tour à tour en avant-propos, soulignant chez François Boddaert la « présence de l’histoire », chez Martine Broda la « simplicité » ou chez Jean-Pierre Lemaire le « poète civique ». On notera la présence du Portugais Nuno Judice et du Polonais Maciej Niemiec. Tous deux vivent en France et leur poésie offre, selon Lèbre, « une étrange parenté ». (Rehauts n° 10, 105 rue Mouffetard, 75005 Paris, 12€).

 

Requiem a pour sous-titre « archives du vampirisme », qui évite toute ambiguïté. Après plusieurs numéros sanglants sur les vampires en général et Dracula en particulier, créatures venant toutes comme on sait de lointaines contrées, la dernière livraison est entièrement consacrée à... la France. Eh oui, le vampirisme francophone a son mot à dire, d’une lettre de Tony Mark, l’auteur de L’Autre Dracula (Ed. Blanche, 1997) à une étude de Laurent Biscarrat sur Nodier, Mérimée et les frénétiques du XIXème siècle, en passant par un long entretien avec Jeanne Faivre d’Acier, auteur de Rouge flamenco, ou une approche de l’univers cinématographique de Jean Rollin. Notes de lecture, nouvelles et autres informations du CEV (Cercle d’études vampiriques) satisferont tous les « mordus » du genre. (Requiem n° 6, CEV, V.L. Silhol, 5 rue Jacques d’Aragon, 34000 Montpellier, 30F).

 

La Revue d’esthétique ne passe pas a priori pour une revue comique. Cela ne l’empêche pas de s’intéresser au rire, ou plutôt aux « Rires », titre d’une livraison faisant preuve d’une santé et d’une érudition exemplaires. Après les analyses de Freud, Bergson et Jankélévitch, sans oublier Baudelaire et Aristote, voici une trentaine d’études sur le sujet. La plupart sont passionnantes, à commencer par un texte inattendu de Gérard Genette s’interrogeant sur les liens du rire et de la mort. Il est également question des relations complexes qu’entretiennent l’art et l’humour, le rire et le réel, ainsi que du rire des femmes, de l’humour juif, de la politesse humoristique de Montaigne, du « pharmacien comique » André Frédérique ou d’Hervé, le librettiste et compositeur du Second Empire... Hommage est rendu en plus au philosophe de l’art Olivier Revault d’Allonnes dont la finesse des études s’applique, pour notre plus grand plaisir, aussi bien à l’Antiquité qu’ au « phénomène Coluche ». (Revue d’esthétique n° 38, Editions Jean-Michel Place, 3 rue Lhomond, 75005 Paris, 195F).

 

La volonté de faire le point sur la littérature en cours reste toujours  louable. Pierre Alferi et Olivier Cadiot - dont les livres, rappelle Christian Prigent, “s’écrivent dans le monde désenchanté d’après le modernisme des avant-gardes”- proposent en toute modestie une Revue de littérature générale. Projet fort sympathique dans sa démesure où décalage et décodage adoptés révèlent a priori un désir de prendre des distances avec des objectifs plus ou moins avoués, voire maîtrisés. Il s’agit de “replonger l’écriture dans la pluralité des arts”, de s’inscrire en faux contre “le jargon de l’authentique, le retour à la vraie littérature (l’école Bobin)” ou le “néo-classicisme mièvre qu’on voit refleurir partout”; de s’en prendre autant à Lagarde et Michard qu’aux “ex-iconoclastes” Roche ou Sollers, par exemple. Et de prôner en retour la déhiérarchisation, l’usage du sampling ou cut-up, de l’informatique, enfin de tous les détournements possibles des discours convenus, ou non. Dans une présentation et un format qui renvoient (clin d’œil?) à une revue comme Doc(k)s, qui doit avoir à ce jour épuisé à peu près toutes les avancées formelles et conceptuelles de la “post-modernité”, on donne à lire aussi bien Valère Novarina que Jacques Roubaud, Hubert Lucot que John Giorno. Entre une étude sur le langage inuit et une approche génétique d’une dictée raturée de Bossuet au dauphin, des incursions dans le langage musical (Georges Aperghis, Pascal Dusapin), dans l’uchronie talentueuse  d’Emmanuel Carrère et dans l’aventure “des pièces détachées” de beaucoup d’autres. Le second numéro abordera... le mobile et la vitesse. (Revue de littérature générale n° 1, La mécanique lyrique, POL, 50F).

 

Casanova, dont on fête cette année le deuxième centenaire de la mort, est à l’honneur de la Revue des deux mondes. Un attrayant dossier s’ouvre sur un entretien avec Helmut Watzlawick, responsable de la revue l’Intermédiaire des casanovistes, faisant le point sur les avatars du mythe de « l’un des auteurs du XVIIIe siècle les plus lus actuellement ». La distinction avec Don Juan, sa position comme « homme des Lumières », sa gloire posthume d’écrivain pour Histoire de ma vie, l’aventure éditoriale de ce manuscrit, les recherches actuelles sur cette œuvre autobiographique si importante, entre Rousseau et Chateaubriand, y sont autant de thèmes abordés. Un Casanova aventurier, libertin, gourmand, philosophe ou politique est tour à tour sur la sellette. Félicien Marceau tente de résoudre le paradoxe du « célèbre inconnu », Chantal Thomas compare son libertinage à celui de Sade. L’ensemble constitue une bonne approche de l’écrivain vénitien dont le manuscrit en partie inédit Raisonnement d’un spectateur sur le bouleversement de la monarchie française par la révolution de 1789, est ici transcrit et présenté par Branko Aleksic. (Revue des Deux Mondes n° 7-8, 10, place du Général-Catroux 75858, Paris Cedex 17, 65F).

 

Marguerite Yourcenar est morte en 1987. Dix années après “n’en demeure pas moins encore, semble-t-il, une légende Yourcenar, et plus sûrement peut-être, un mystère Yourcenar” écrit Dominique Gaboret-Guiselin, fondateur de l’association des amis de son œuvre et directeur de Cahiers sur l’auteur des Mémoires d’Hadrien. De ce roman, Pierre-Etienne Pagès propose une lecture philosophique à la lumière d’Aristote, Platon et Epictète, et en conclut qu’Hadrien “était un révolté, mais qui aimait la vie”. Une formule qui, appliquée à Marguerite Yourcenar (alias de Crayencour), ne déplairait ni à Jean-Pierre Emery, évoquant le Mont-Noir, haut lieu de son enfance flamande, ni à Yvon Bernier, son exécuteur testamentaire, faisant le point sur les “sentiments mitigés” qu’elle manifesta à l’encontre du Grand Nord d’Amérique. Plus de vingt témoignages inédits, dont ceux de plusieurs membres de l’Académie française (où elle fut la première femme reçue en 1981!), et celui de... Brigitte Bardot, viennent compléter le portrait de cette femme qui était “contre tout particularisme de pays, de religion, d’espèce, de sexe”(La Revue des Deux Mondes, M2486,10 place du Général-Catroux 75858 Paris Cedex 17, 65F).

 

La Revue des Deux Mondes, de son côté, engage une conversation entre vingt hommes et vingt femmes « de cultures et d’expériences différentes » en leur posant cette question: « Que savez-vous du sexe opposé? » Beaucoup semblent être tentés de répondre, avec Jean-Didier Vincent, « Rien ou presque. » On repère encore des hiérarchies sexistes (Françoise Héritier), souligne l’extrême difficulté des relations hommes/femmes (Elisabeth Roudinesco) ou constate avec fatalité: « On sait tout du sexe opposé, mais on n’y peut rien. » (James Salter). Les voix du biologiste, de la gynécologue ou du magistrat se mêlent à celles d’écrivains, artistes, journalistes... Quelques échos nous viennent d’Iran, du Maroc, d’Espagne ou de Chine. Complémentarité, harmonie, différenciations sont au programme. Religion et politique également. On remarque enfin que « savoir » n’est pas « aimer » et sont peut-être incompatibles. On en retire toutefois quelques bribes de lucidité. (Revue des Deux Mondes, n° 7-8/2000, 10, place du Général-Catroux, 75858 Paris Cedex 17, 70F).

 

La Revue des Deux Mondes, sous la nouvelle direction de Nathalie Baudry d’Asson, célèbre ses cent soixante-dix ans par un volumineux numéro spécial. Une cinquantaine d’auteurs s’y expriment sur « les nouvelles intolérances ». Ces « intolérances » font référence, de fait, à la tolérance. Le philosophe Paul Ricœur en donne une remarquable analyse qui permet d’appréhender bien des paradoxes et contradictions ici exposés. Les manifestations de l’intolérance (en religion, politique, technologie, science, art, mœurs, etc) font l’objet d’approches plus passionnantes les unes que les autres. On invoque Platon, Locke, Kant ou Hannah Arendt, mais aussi Samuel Butler, Montaigne ou Ballard. On stigmatise fanatisme, antisémitisme, haine, exclusion, mais aussi consensus et nouvelles normes. D’Elie Weisel à Alain Finkielkraut, en passant par Zeldin, Charpak ou Théo Klein, chaque intervention finit par ouvrir l’horizon, même sombre, vers quelques valeurs refuge que sont la démocratie, l’amitié, l’émotion et ce que Monique Canto-Sperber nomme l’esprit de pondération. (Revue des Deux Mondes n°11-12, 10, place du Général-Catroux, 75858 Paris Cedex 17, 70F).

 

La Revue des deux mondes fête le centenaire de la naissance de Georges Bernanos. Une commémoration qui n’a rien d’un enterrement. Un éloge tonique plutôt prétexte à secouer quelques idées reçues et à considérer cet écrivain comme un intercesseur, un recours. Cet homme « qui, avec Dostoïevski, m’a sauvé du désespoir », confie Michel del Castillo dans un texte magnifique qu’on peut relire à cette occasion, a en effet de quoi surprendre. Autant le polémiste et visionnaire présenté par Michel Estève que l’auteur de romans noirs, au sens où on l’entend pour Simenon ou James Ellroy, selon la pertinente démonstration de Jérôme Leroy. Un drôle de diable, à vrai dire, que Charles Dantzig situe dans une perspective historique et qui hante encore, à sa façon, le cinéaste Maurice Pialat… (La Revue des Deux Mondes n° 2486, 10 place du Général-Catroux, 75858 Paris Cedex 17, 65 F).

 

La Revue des Deux Mondes a beau être plus que centenaire (puisque fondée en 1829!), elle ne s’en intéresse pas moins à la jeunesse. L’atteste un excellent dossier intitulé “Les 15-20 ans doivent-ils avoir peur de l’an 2000?”. A lire les différentes participations des chercheurs au CNRS, professeurs ou psychanalystes ici sollicités la réponse n’est pas si négative qu’on pourrait le croire et réserve des approches allant à l’encontre de bien des idées reçues. Chomâge, défiance sexuelle, tentation de repli n’empêchent pas de nouvelles solidarités, actives, politiques, une maturité intérieure remarquable, une création linguistique effervescente, et des rêves d’avenir assez surprenants. Un tel dossier succède à d’autres sur “Cent ans de psychanalyse” ou “Comment va le cinéma français?” et répond à une cure de jouvence due à la reprise de la revue par Marc Ladret de Lacharrière. Bruno de Cessole en est le nouveau coordonnateur tandis que la pétulante Jeanne Caussé continue depuis déjà pas mal d’années à en assurer le secrétariat de rédaction. Sous une couverture légèrement relookée, cette revue mensuelle garde sa dimension politique (Maurice Schumann ou Philippe Seguin y dissertent sur l’Europe à construire) et bien sûr littéraire avec quelques textes de création et surtout les chroniques de Michel Host, Solange Fasquelle ou Jean-Pierre Naugrette. Une ferveur libérale la pousse à aller de l’avant. Son prestige, qui eut des hauts et des bas, ne peut qu’en sortir renforcé. (Revue des Deux Mondes, mars 1996, 54 rue Martre 92586 Clichy Cedex, 65F. Abonnement à l’année; 570F).

 

La Revue des Deux Mondes, outre un inédit de Simon Leys sur les naufragés du Batavia et des lettres de Sainte-Beuve à une poétesse amie, ouvre un dossier « Génération et littérature ». Cela va d’une réflexion de Brigitte Méra sur la génération de 1830 dépeinte dans la Peau de Chagrin où Balzac suggère « un programme esthétique qui sera suivi par la majorité des Romantiques » à la « déréliction aboulique » de deux ouvrages de la rentrée littéraire 2002 vue par Patrick de Sinety. On retiendra un entretien avec Bernard Wallet, fondateur des éditions Verticales, et surtout une réflexion approfondie d’Antoine Compagnon sur la notion de génération, de critique littéraire et, qu’on le veuille ou non, de littérature. (Revue des Deux Mondes n° 9/2002, 97 rue de Lille 75007 Paris, www.revuedesdeuxmondes.com, 11 €).

 

Paul Celan a la réputation, non usurpée, d'être un auteur difficile d'accès, surtout pour le lecteur français. Aussi faut-il souligner le travail considérable fourni par la Revue des Sciences Humaines qui propose une lecture à plusieurs de quatre  de ses poèmes;  La Contrescarpe, Lichtenbergs zwölf, Tenebrae et Psalm. Pas moins de quatorze contributions, à l'occasion d'un colloque parisien, ont été sollicitées, avec un parti pris toutefois d'interprétation revendiqué par Jean Bollack, Jean-Marie Winkler et Werner Wögerbauer qui assurent les analyses et présentations des débats. Que le lecteur se joigne donc à eux, comme Celan s'adresse à un tu dans La Contrescarpe! (Revue des Sciences Humaines, n° 223, Université de Lille III, D.U.L.J.V.A. BP 149, 59653, Villeneuve d'Ascq Cedex, 90F).

 

Jean Lorrain. Son vrai nom était Paul Duval, mais c'est le faux qui lui a survécu par une œuvre en partie revisitée aujourd'hui. C'est en tout cas ce que constate Charles Grivel qui présente la livraison sur Jean Lorrain (1855-1906) de l'excellente Revue des Sciences Humaines et se livre lui-même à une quête passionnée du "faux" chez cet écrivain pour en montrer tous les avatars. Pseudonymes, déguisements, travestis, masques sont en effet autant de manifestations, dans la vie comme dans la narration, d'une personnalité de fin de siècle qui s'est dite décadente  et a fait en sorte d'en exalter les "pauvres vices, pire encore que les vices pauvres". Où comment Jean Lorrain, homosexuel, éthéromane et esthète se complaît dans la surenchère, la provocation, l'abjection et l'infâme. Où comment le conteur s'approprie les mythes de Narcisse et Salomé (Ana Gonzales Salvador, Daniel Sangsue), expose "sa propre chair de femme" (Marilia Marchetti), constitue "la pourriture une nouvelle catégorie esthétique" (Sylvie Thorel-Cailleteau)... De la confusion entre l'écrit et le vécu, donc entre sexe et littérature, naît une "poétique de l'ambiguïté", souvent analysée, mais qu'une correspondance ici inédite lève avec franchise, comme le souligne Jean de Palacio (à qui l'on doit les récentes rééditions de  Sonyeuse et Princesses d'ivoire et d'ivresse chez Séguier). A cet égard sont révélateurs les commentaires sur Le Double de Jean-Luc Steinmetz tout comme les approches de Michel Delon ou Alain Buisine sur l'"explorateur des bas-fonds de la capitale et nyctalope visionnaire" (inspiré par Sade et Rétif de la Bretonne), et l'accoucheur "anal de tous les pus et de toutes les sanies de la société de son temps". Le dernier mot reste bien sûr à Lorrain qui écrit: "Etre un autre et ailleurs..., c'est là toute la synthèse du vice". (Revue des Sciences Humaines n° 230, Université de Lille III, DULJVA, BP149, 59653 Villeneuve d'Ascq Cedex, 100F).

 

André Breton. La poésie proprement dite d’André Breton aurait tendance à être occultée par les théories du Manifeste ou la prose narrative de Nadja. C’est pour essayer d’en savoir plus sur cette poésie, a priori mal aimée de ses lecteurs, et peut-être d’André Breton même, que Jacqueline Chénieux-Gendron a regroupé, autour de ses propres travaux, six autres participations, dans la dernière livraison de la Revue des Sciences humaines. C’est ainsi qu’on peut déceler chez le poète surréaliste, en partant du recueil Le Revolver à cheveux blancs, rédigé lors d’une période d’instabilité et de troubles, une problématique du désir qui, pour Michael Sheringham par exemple, “semble mener à l’extinction, à la disparition”. Se dégagent de l'ensemble des textes critiques une thématique et une poétique proches de celles de Georges Bataille, et même d’Ezra Pound comme le montre Jean-Michel Rabaté à propos des “blancs” de l’auteur de Clair de terre. Dans toutes ces études, un sort particulier est réservé aux images, expression de la pensée de Breton, et même de sa philosophie qui, selon Gérard Durozoi, “entre en concurrence avec toute la tradition de la philosophie occidentale” et nous rapproche des présocratiques. Même si ces nouveaux éclairages ne peuvent changer les vers de Breton, le pari semble gagné en tout cas de donner envie d’y aller  voir de plus près. (Revue des Sciences humaines n° 237, Université de Lille III, BP 149, 59653 Villeneuve d’Ascq Cedex, 110F).

 

Gombrowicz fait l’objet d’un opportun dossier de la RSH au moment de la publication intégrale de son Journal aux éditions Gallimard, en collection Folio. Malgorzata Smorag, qui en a réuni les textes, l’étudie plus particulièrement, en s’appuyant sur une correspondance peu connue. Pour elle, se rejoignent chez Gombrowicz l’écriture de soi et celle de la fiction. Plusieurs autres communications abordent des problèmes de “forme”, comme, par exemple, le procédé insistant de la parenthèse ou une rhétorique déterminée par la mélancolie. Jean Decottignies souligne d’ailleurs ce mouvement “essentiellement nostalgique” du premier chapitre non retenu de Ferdydurke (dont un spécialiste polonais étudie la problématique de la description) qui est ici reproduit. On retiendra également une approche peu courante des contes de jeunesse, Bakakaï, où l’on retrouve cet “os” dont Gombrowicz faisait la métaphore de son œuvre. (Revue des Sciences humaines n° 239, Université de Lille III, BP 149, 59653, Villeneuve d’Ascq Cedex, 110F).

 

Joë Bousquet a laissé une œuvre dispersée. D’où peut-être sa dimension mythique et sûrement sa difficulté d’accès. Une savante bibliographie (presque 70 pages!) et diverses contributions réunies dans la Revue des Sciences Humaines par Christine Michel vont donc satisfaire ses lecteurs fidèles comme ceux désireux d’aborder un écrivain si singulier. Viennent s’ ajouter des recherches affinées sur la démarche d’un Joë Bousquet amateur d’art, critique et collectionneur de tableaux. Les apports de la pensée indienne ou la poésie d’ O.V. de Lubicz-Milosz y sont étudiées comme étudiées ses proses à la lumière de la psychanalyse ou de l’art poétique. Un échange de lettres inédit avec Jean Paulhan lors de l’été 39 confirme que “la vraie amitié renaît chaque jour, et c’est peut-être le seul sentiment qui nous étonne sans relâche”. Paraissent au même moment deux précieux petits ouvrages de Joë Bousquet; L’Œuvre de la nuit, publication d’après-guerre (Editions Unes,75F), et René Daumal qui s’ouvre sur une magistrale lettre inédite à Jean Ballard (même éditeur,69F).(Revue des Sciences humaines n°241, Université de LilleIII, BP 149, 59653 Villeneuve d’Ascq Cedex, 110F).

 

René-Louis des Forêts. Depuis Les Mendiants (1943) jusqu’à Ostinato (1997), l’œuvre de René-Louis des Forêts semble obéir à différents mouvements où domine, selon Françoise Asso, « la question de ce que l’on dit, en particulier de soi, lorsqu’on écrit. » La RSH tente aujourd’hui d’aborder cette problématique, entre autres, dans un numéro spécial. Le poète ainsi n’est pas occulté. Les Mégères de la mer sont analysées par Jean Roudaut qui montre comment la composition en sortes d’alexandrins amplifiés en fait un « poème de l’affrontement » alors que les Poèmes de Samuel Wood « disent la dépossession, le dépouillement après qu’a été faite l’expérience du leurre. » Ces Poèmes de Samuel Wood où Jean-Michel Maulpoix pense que « la voix est à la fois celle qui réclame ou interroge et celle qui est interrogée. » La voix, si importante pour l’écrivain mélomane dont la revue offre une chronique musicale sur « Les concerts de la Pléiade » est « l’ indice d’une identité défaillante » pour Gérard Macé qui rend compte ici de La Chambre des enfants. Cette voix lance même « l’effort de mémoire » que Nathalie Barberger compare aux quêtes de Beckett ou Perec. Quant à Florence Delay, elle s’attarde sur les voix multiples qui hantent Le Bavard, jusqu’à évoquer les subtilités du plagiat. Enfin Dominique Rabaté offre une belle approche de la question de l’achèvement dans Ostinato, « une œuvre qui, attendant sa grâce, reste une aventure ». (Revue des Sciences Humaines n° 249, Université-Lille III, BP 149; 59653 Villeneuve d’Ascq Cedex, 110FF).

 

La Revue des sciences humaines aborde morale et fiction aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ou comment s’effectue le passage de l’ âge classique à celui des Lumières, l’écrivain devenant, notamment à travers l’évolution du roman, une instance morale de référence. Avec Saint-Evremond lecteur attentif du Don Quichotte, Rousseau s’interrogeant sur « la moralité du mensonge » et Marivaux, omniprésent, dont on analyse les « embarras de l’âme » face aux tentations. Si l’univers romanesque d’Isabelle de Charrière, Claudine de Tencin ou Tristan L’Hermite gagne en outre à être mieux connu, on relira non sans plaisir Le Petit Chaperon rouge avec Marc Escola, coordonnateur de l’ensemble, qui  montre ce que Perrault peut devoir à… La Fontaine. (Revue des Sciences Humaines n° 254, Université-Lille III, BP 149, 59653 Villeneuve d’Ascq Cedex, 110F).

 

La Revue des Sciences Humaines honore Jean Follain (1903-1971), spécialiste de l’anecdote mais « chaque anecdote qu’il rapporte, aussi insolite soit-elle, engage une vérité plus profonde et presque métaphysique » précise Gérard Farasse qui réunit plusieurs études, à commencer par les siennes sur l’ornithorynque, «emblème du poème de Follain », et quelques manuscrits. Ce poète proche de Reverdy, comme le soulignent Jean-Luc Steinmetz et Jacques Réda, mérite qu’on s’attarde sur ses premiers recueils, sa réflexion sur le temps et l’enfance, son emploi de l’article ou de la conjonction de coordination, son amitié de trente ans avec Ponge (tous deux chantres de la pomme de terre), ses archives - avec Claire Paulhan - ou son poème « Amour », magistralement analysé par Jean-Pierre Richard. Avec, de Follain, « Le langage de la poésie » et… « La Zoologie mystique dans l’architecture du Moyen Age ». (Revue des Sciences Humaines n° 265, « Faut lire Follain », Université de Lille 3, BP149, 59653 Villeneuve d’Ascq Cedex, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. , 20€).

 

Louis Guilloux, (1899-1980), écrivain engagé et militant, raconte dans Le Sang noir ( 1935) une journée de guerre civile à Saint-Brieuc. C'est à ce roman, salué par Gide, Aragon et Malraux dès sa sortie, qu'est consacré le dernier numéro de Roman 20-50. Paul Renard a réuni ici plusieurs études tournant autour de l'image du professeur, d'une poétique de l'équivoque, d' espaces et parcours... Lui-même montre la place primordiale accordée au romanesque  physiologique (à commencer par le titre) lié à la dégradation, à la mort. Domine bien sûr le personnage de Cripure en qui Christian Donadille retrouve la figure de Georges Palante, professeur de philosophie dont l'enseignement et la personnalité semblent avoir été pour l'écrivain déterminants. En marge de ce dossier; des inédits d'Hyvernaud, des articles sur Proust, Martin du Gard, Roché... ( Roman 20-50 n° 12, 56 rue Brûle-Maison, 59000, Lille, 38 F.)

 

Simone de Beauvoir, malgré des succès commerciaux et honorifiques, ne s'est jamais considérée comme une romancière heureuse. Elle n'en a pourtant pas moins mené une démarche romanesque personnelle tout le long de sa vie qu'attestent entre autres L'Invitée ou Les Mandarins. C'est sur ces deux titres, publiés à onze ans d'intervalle, que portent la plupart des collaborations critiques de la revue Roman 20-50 sous la direction de Jacques Deguy qui aborde lui-même "le charme et le mystère du personnage de Xavière" dans L'Invitée. Des parallèles (avec La nausée de Sartre, La peste de Camus ou... Les Samouraïs de Kristéva), des approches sur l'inscription des destins individuels dans l'Histoire ou la psychanalyse devraient contribuer à réhabiliter les qualités narratives de l'auteur du Deuxième sexe. Une très longue nouvelle inédite, Malentendu à Moscou, en donne des aperçus, qui offre à la fois une réflexion sur la vieillesse, l'inégalité entre l'homme et la femme ou l'avenir du socialisme, sur fond de vie quotidienne soviétique dans les années soixante. (Roman 20-50 n° 13, 56 rue Brûle-Maison, 59000 Lille, 55F).

 

Jean Giraudoux. "René Dubardeau, mon père, avait un autre enfant que moi, c'était l'Europe". Pourrait-on imaginer que cette première phrase de roman date de... 1926? Or c'est à cette date que Jean Giraudoux commence ainsi l'un de ses dix romans, Bella, que la revue Roman 20-50 a choisi pour avancer que l'oeuvre romanesque du dramaturge, récemment rééditée en Pléiade et en Livre de Poche, reste aujourd'hui à tort trop mal connue. Condamnée par certains pour sa préciosité, louée par d'autres comme prodrome du "nouveau roman", cette œuvre géralducienne mériterait peut-être une autre alternative. En tout cas Pierre d'Almeida et Alain Duneau, en réunissant plusieurs études sur Bella, s'attachent avec une grande conviction à le prouver. Au-delà d'une fable résumable en quatre ou cinq lignes, on peut y découvrir selon eux "un vrai recueil de poèmes en prose". Structure, genèse, liens avec l'époque de sa rédaction, relation au langage, art du portraitiste, fonction de l'autorité paternelle ou épisode clé de la mort de Bella sont autant d'approches de ce roman politique où l'opposition entre l'amour et la mort semble dominer. En marge de cet important dossier critique, quelques rubriques abordent "l'ironie analytique chez Musil et chez Proust" ou des auteurs comme Julien Blanc et Roger Martin du Gard. (Roman 20-50, n° 14, 56, rue Brûle-Maison, 59000 Lille, 38F).

 

Jean Genet “est encore plus grand mort que vivant: ses publications posthumes à l’évidence éclairent et enrichissent son œuvre”. C’est Thierry Saunier qui dans la NRF intervient en faveur de l’écrivain à la suite d’une lettre inédite portant sur les Régentes de Frans Hals. Sans s’être apparemment donné le mot, c’est celui de “grandeur” qu’on trouve sous la plume d’Albert Dichy qui introduit au même moment, avec brio, un excellent dossier de la revue Europe consacré à Jean Genet. Plusieurs inédits y satisfont l’attente de ses admirateurs; une diatribe contre la bourgeoisie (visant Giscard d’Estaing, en 1974), des réponses remarquables à un questionnaire datant de 1935 (il n’a que 25 ans), une lettre à l’écrivain Grec Costas Taktis, futur auteur du Troisième anneau, et des notes rédigées à Tanger en 1968 suite à son voyage aux Etats-Unis, notamment à Chicago dont il dresse un portrait vraiment très personnel. Très personnels sont également les textes de René de Ceccatty ou Marie Redonnet, parmi de multiples approches passionnantes concernant ses œuvres ou ses rapports avec Sartre, Violette Leduc... Pour un dossier critique de Notre-Dame des fleurs, Pompes funèbres et Journal du voleur, on se reportera enfin à la revue Roman 20/50 (NRF n°524, Gallimard, 62F. Europe n° 808-809, 64 bvd Auguste-Blanqui, 75013 Paris,95F. Roman 20/50 n° 20, 56 rue Brûle-Maison, 59000 Lille, 55F).

 

C’est à Pierre-Edmond Robert, fervent défenseur d’Eugène Dabit , que revient la présentation biographique de cet écrivain (1898-1936) auquel la revue Roman 20-50 consacre un excellent dossier, venant aujourd’hui compléter celui de la revue Jungle parue en 1989, en même temps que la réédition intégrale du Journal intime. Une occasion de rappeler qu’Eugène Dabit fut serrurier-ferronnier avant d’être soldat, peintre avant d’être écrivain et conférencier avant d’être du voyage en URSS dont il ne revint pas. C’est d’ailleurs à travers les notes de Gide et de Guilloux, ses compagons de route, que Christian Donadille expose ici la “chronique d’une mort pressentie”. Les autres études, réunies par Bernard Alluin, concernent avant tout ses deux romans L’Hôtel du Nord et Petit-Louis (écrit avant le premier mais publié après). L’ensemble s’achève sur une intéressante comparaison du roman L’Hôtel du Nord avec la célèbre adaptation cinématographique de Marcel Carné. (Roman 20-50 n° 18, 56 rue Brûle-Maison, 59000 Lille, 45F).

 

Emmanuel Bove a écrit Mes amis en 1924. Premier roman « intempestif – beaucoup plus que Le Manifeste du surréalisme ou Le Bal du comte d’Orgel - », écrit-on aujourd’hui. Précurseur de la littérature de l’absurde, apôtre de la brièveté, esthète de la banalité, styliste hors pair, héritier de Dostoïevski mais original avant tout, Bove s’impose en effet comme un grand écrivain de la modernité. (Roman 20-50 n° 31, 41 rue Béranger, 59000 Lille, 75F).

 

Robert Pinget a écrit, comme NathalieSarraute ou Claude Simon, des œuvres dont Dominique Viart évoque « la puissante remise en question des modalités même de la communication, de la mémoire et de la sociabilité ». On ne peut donc que saluer l’initiative de revenir sur ces « deux romans centraux » que sont L’Inquisitoire et Le Libera, parus en 1962 et 1968. Le premier, fruit du pari d’écrire un roman de 500 pages en six mois, bénéficie aujourd’hui de l’analyse génétique d’un dossier déposé à la bibliothèque municipale de Tours. Des « croquis », par exemple, permettent de mieux suivre les élucubrations du domestique qui en est le héros. Plusieurs approches analysent les soucis de composition, le désir de vérité, l’humour, l’allégeance à l’inconscient collectif jungien ou le motif de la rumeur. D’autres montrent la « jubilation affabulatrice » du Libera ,  « roman à énigmes ». Ne sont oubliés, en outre, ni la présence des enfants dans l’œuvre ni la relation de « solidarité » avec Beckett, son aîné de 13 ans. Et « tout le tremblement », bien entendu! (Roman 20-50, n° 30, 41 rue Béranger, 59000 Lille, 75F).

 

Georges Duhamel (1884-1966) avait regroupé sous le titre Vie et aventures de Salavin cinq romans et une nouvelle écrits entre 1920 (Confession de minuit) et 1932 (Tel qu’en lui-même…) Or « le premier chapitre de Confession de minuit, comme l’ensemble de Vie et aventures de Salavin, annonce la littérature de l’absurde » nous dit Paul Renard qui fait une lecture critique de ce premier chapitre. Celui où « Salavin touche l’oreille de M. Sureau, son patron. » Un acte déterminant pour le sort et la quête de ce personnage récurrent qui interroge « la définition de la paternité » (Roxane Doré), « la mort de l’homme » (Arlette Lafay) ou « l’impuissance métaphysique » (François Ouellet). Par sa mise en cause du corps, son statut d’anti-héros, son impossibilité à trouver sa place, son rapport au langage, ce Salavin de Duhamel rappelle l’homme moderne d’Emmanuel Bove dans Mes Amis ou d’Albert Camus dans La Chute. Une exhumation étonnante. (Roman 20-50 n° 34, 1, bois du Vieux Mont , 62580 Vimy, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. , 12€).

 

Mme de Sévigné, très courtisée cette année, (la revue Europe lui consacre une livraison entière), fait avec Voltaire, au siècle suivant, de l’ombre à l’écriture épistolaire du XIXème siècle. D’où le très opportun dossier de la revue Romantisme , dirigé par José-Luis Diaz et consacré aux correspondances, entre autres, de George Sand, Marie d’Agout ou Hortense Allart... Ce genre réputé féminin, inscrit dans un réseau de représentations, avec sa dimension internationale et ses effets de revitalisation littéraire, méritait en effet qu’on s’y attarde. Avec, en prime, une correspondance inédite de la comtesse Rosalie Rzewuska à sa “nièce”, l’Evelyne Hanska, égérie de Balzac. (Romantisme n° 90, Editions Sedes, 88 bvd Saint-Germain, 75005 Paris, 100F).

 

 

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  • Editions: Le Magazine littéraire
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