title

description

title title

title

description

title title

title

description

title title

title

description

title title

title

description

title title

Articles inédits sur quelques livres

argaiv1110

Soifs, Marie-Claire Blais, Éditions du Seuil

 

L’alchimie du charme commence à partir du moment où l’on consent à entrer dans un univers où l’effort comme l’abandon sont demandés avec la même exigence, la même sérénité. On entre dans le roman de Marie-Claire Blais en acceptant ce désir d’ouverture symbolisé dès les premières lignes par une chambre ouverte sur la mer des Caraïbes, c’est-à-dire, on le découvre assez vite, sur le monde entier.
Il faut se laisser bercer par le rythme des phrases, comme sûrement celui des vagues, toujours nouvelles, toujours recommencées, et on ne s’en étonnera point après la citation en exergue de Virginia Woolf, avertissement et invitation au voyage d’une écriture différente, souveraine, d’une force et beauté peu communes. Des phrases longues dont la première, et la plupart des suivantes, couvre environ sept pages. Des phrases qui épousent la vision des personnages, leur monologue infini mais souvent interrompu par celui des autres (avec une ponctuation partimonieuse, mais essentielle), phrases qui permettent, par glissements progressifs, de pénétrer au plus profond de leur intimité. Bien sûr le procédé n’est pas nouveau qui de Faulkner à Joyce, et quelques autres, tente d’aborder l’écriture par les flux et reflux de la conscience humaine. Mais il se justifie d’emblée ici à l’instar d’un mouvement de caméra qui, très ostensible au départ, se laisse ensuite oublier dans l’enchaînement des images.

L’auteur de Visions d’Anna ou Une saison dans la vie d’Emmanuel*, deux de ses précédents titres jadis couronnés par des prix littéraires, déploie ainsi une souplesse extrême pour passer des méandres de la vie intérieure à celle d’un monde très mouvementé à la veille d’aborder l’an deux mille (l’action est censée se situer en 1999). Son fil conducteur n’est autre que Renata Nymans (la seule, semble-t-il, a bénéficier d’un patronyme), avocate d’âge déjà mur, mariée plusieurs fois, qui retourne en convalescence, à la suite d’une grave opération, auprès de sa famille dans un île  qui pourrait être Key West où Marie-Claire Blais, québécoise d’origine, américaine d’adoption, passe une partie de son temps. Où vit d’ailleurs Dorothy West et maints autres artistes et personnalités, à l’instar de ceux qui, de sa famille ou ses amis, entourent Renata dès son arrivée. De Claude, le mari célèbre et sévère magistrat, à Jacques, le frère, professeur en train de mourir du sida et incapable d’achever une biographie de Kafka, aux neveux Daniel, écrivain, et Mélanie, appelée par la politique, à la Mère (avec majuscule) d’obédience bouddhiste, aux enfants, prodiges ou voyous, sportifs ou drogués, au voisinage très cosmopolite composé de noirs (les bons et les mauvais), du pasteur Jeremy, de l’oncle Cornelius, d’exilés cubains, d’amants pakistanais et d’une foule d’individus dans laquelle se perdre n’est pas difficile, mais après tout sans grande importance. La vie reste de toute façon insaisissable, même si tour à tour, par strates successives et enrichies les unes par les autres, Marie-Claire Blais garde l’ambition dévoquer le destin des femmes, si souvent martyrisées, leur rapport si complexe avec les hommes, les différences de mœurs, de races, religions, les aspirations artistiques et politiques, dans un mouvement qui ressemblerait à un oratorio de Beethoven ou aux cercles infernaux du Dante. Entre les soifs humaines que rien ne peut abreuver, celles d’hier comme celles d’aujourd’hui (pour reprendre le slogan symbole d’une génération en devenir), son livre foisonne, avec une fluide maîtrise, de poésie et de tendresse, au-delà des multiples injustices énumérées et stigmatisées qui ne sont pas toutes d’ordre humain, mais qu’on ne saurait éluder trop vite de peur de se tromper et de passer à côté d’un sentiment de bonheur indicible dont tout le livre est imprégné. Sa richesse d’ailleurs nécessite, dès qu’on parvient à la dernière page, d’en entreprendre immédiatement une nouvelle lecture, en sachant qu’il sera toujours illusoire d’en épuiser l’indéfectible saveur.

* Points Seuil.

 

Frank Zappa, Guy Darol, Le Castor astral

 

On peut dire que Guy Darol, chroniqueur il y a peu au Magazine littéraire et dont on a déjà apprécié les travaux sur Hardellet ou Delteil, provoque son monde en affichant son inconditionnelle admiration pour Frank Zappa. “Zappa m’est tombé dessus, par surprise et enchantement, un jour que mes doigts cuisinaient dans les bacs farcis du Lido, et c’est la pochette d’un album, pastichant le Sgt Pepper’s qui a capté mon attention. C’est le rire qui vint en premier, un ruisseau, une cataracte...”. Autant dire que l’adolescent de 1968 ne s’en est jamais remis! Et l’écrivain d’aujourd’hui de prouver avec jubilation, tendresse et révolte vraiment communicatives sa passion pour le “turlupin du rock, l’intellectuel bouffon et le guitar hero”. Pour ce compositeur qui découvre Varèse à treize ans et trente ans plus tard dirige un concert en hommage à ce génie qu’il n’a, en fait, jamais rencontré. On apprend tout sur Frank Zappa (1940-1993), contempteur du puritanisme, individualisme yuppie, capitalisme sauvage et american way of life. Sur les influences musicales et les “mille styles” espérés par Lautréamont d’un créateur prolifique (70 disques!) qui brigua la présidence des Etats-Unis et fut conseiller personnel de Vaclav Havel. A travers cette quête à la fois rigoureuse et foldingue, on s’embarque en outre avec un brin de nostalgie et beaucoup de plaisir au cœur d’une génération qui n’a pas dit son dernier mot. Même si cet ouvrage, avec d’autres sur Hendrix, Cobain ou Lennon, entre dans une collection intitulée “Tombeau”.

 

Ponts de frappe, Jean-Michel Espitallier, Fourbis

 

C’est le musicien, chez le poète, qui finit toujours par avoir le dernier mot. Le recueil de Jean-Michel Espitallier, Ponts de frappe (Fourbis, 65F) ne déroge pas à la règle. Il révèle même un rythme qui donne à chaque texte une force entraînante, rare dans la poésie contemporaine. Que l’auteur soit musicien, batteur de surcroît, en dehors de ses activités éditoriales (il anime, entre autres, la revue Java), le mène d’ailleurs davantage à scander les consonnes qu’à colorier les voyelles. D’où le côté tranchant, cou coupé du vocabulaire, et une fragmentation du vers parfois jusqu’à la simple lettre qui chute. Une double fascination pour le monde industriel, dans sa luxuriance mécanique, ses rebuts magnifiques, ses chantiers permanents, et pour les voyages très lointains, dans l’exploration magique, la découverte ultime, l’oasis au bout du chemin, transforme chaque poème en fête du langage, en bouquet d’images précieuses jusqu’à l’extinction du sens dans la danse. On pense bien sûr à Cendrars, Apollinaire ou Rimbaud. Mais l’auteur déjoue toute ascendance par l’ironie des références, la parodie des silences et l’ardeur ludique du partage. Il faut donc le lire pour toutes ses trouvailles frappées au sceau du départ, du rêve, et... la musique des mots.

 

Les Attentions de l’enfance de Michel Host, Éditions Dumerchez

 

Dans l’excellente collection “La toupie”, dirigée par G. O. Châteaureynaud, ont déjà été publiés des textes de Marc Petit, Hubert Haddad ou Noël Devaulx. Vient de paraître Les Attentions de l’enfance de Michel Host (Dumerchez, 95F). Une justesse d’émotion et une maîtrise de style indéniables chez cet écrivain qui obtint le prix Goncourt pour Valet de nuit (Grasset, 1986) dominent ici une trentaine de courts récits autobiographiques. “L’enfant”, comme il se nomme lui-même, fait face aux découvertes trop souvent douloureuses de la vie. Dans l’immédiat après-guerre, le Pas-de-Calais, une grande maison où il est possible de se cacher, les animaux (lapins, cochons, mais aussi mouches et grenouilles) lui apprennent un monde dénué d’hypocrisie et de mensonges. Cataplasmes à la moutarde, roulette du dentiste, martinets jetés dans la fosse aux lapins, banane sucée par une soubrette, autant d’épisodes où les émois se mêlent à des terreurs bien légitimes et un goût de trahison qui “ont laissé en lui leur blessure ouverte”. Loin des clichés trop souvent liés à l’enfance, Michel Host retient à juste titre, dans ce très beau livre, toute notre intime attention.

 

Stations avant l’oubli , Dominique Labarrière, Mai hors saison

 

Les poètes disparaissent parfois en laissant quelques écrits posthumes. Ainsi Dominique Labarrière nous a-t-il quittés “un jour de septembre 1991, dans un hôtel du onzième arrondissement” comme le rappelle l’éditeur Guy Benoit dans un avant-dire à ses derniers poèmes qu’il avait rassemblés sous le titre prémonitoire; Stations avant l’oubli (Mai hors saison, Guy Benoit, logt. 1122, 1 Place de la Résistance, 93170 Bagnolet, 45F). Certes, Dominique Labarrière avait “pour viatique, la nostalgie tel un lointoin musical auquel la conscience semble rivée”.  A l’instar d’une mélodie de Chet Baker, dont il avait su faire un si bel éloge, ses mots embellissent la mémoire et célèbrent cet “instant présent instant/perdu instant/juste”.

 

Tonkinoises..., Morgan Sportès, Éditions du Seuil

 

Il arrive qu’on fredonne dans son enfance une chanson en toute innocence. On est loin parfois d’imaginer que les paroles en sont moins fantaisistes qu’il n’y paraît. Qu’elles recouvrent une idéologie, même une sordide réalité, voire des milliers de cadavres. C’est le cas de ce refrain exotique de Maurice Chevalier qui (avec ici ces points de suspension si... suggestifs) sert de titre au nouveau roman de Morgan Sportès.
Tonkinoises...
relate donc une période bien particulière de la vie coloniale française en Indochine, celle de 39-45, sous gouvernement vichyste et, l’aurait-on oublié? sous l’occupation japonaise. Un “étrange déplacement”, pour employer l’expression de l’auteur dans son épilogue, qui donnerait immédiatement froid dans le dos si le ton choisi n’était point celui de la comédie, du burlesque, de l’ubuesque poussé souvent à son paroxysme le plus fou. Légèreté, ironie, dérision, tous ces moyens sont bons à l’auteur pour camper une série de personnages hauts en couleur qui vont traverser, non sans périls ni angoisses, cette fresque indochinoise où il semble que rien ni personne échappe à la corruption, la bêtise et la cruauté.
En contrepoint, et qui renforcent d’ailleurs son point de vue, Sportès cite en exergue de chaque chapitre, entre Machiavel et Shakespeare, des extraits éminemment authentiques de documents d’époque (de la presse locale aux discours politiques, en passant par les auteurs “bien-pensants” que furent entre autres Joseph de Pesquidoux, Charles Maurras ou le révérend père Vacquier) ; témoignages accablants de l’aveuglement des hommes et preuves légitimées que l’écrivain, donnant ses sources en fin de volume, maîtrise au mieux ses informations, les officielles comme celles, prétendûment sorties des poubelles, qui le sont moins.
L’essentiel de l’intrigue, en dehors des coups de théâtre (le roman est divisé en trois Tableaux) orchestrés par les rebondissements historiques de la seconde guerre mondiale, réside dans la rivalité entre l’amiral Louis Toudebout (le Pacha) et le général Paul Mouche (le Génésup). Avec, en parallèle, les aventures “amoureuses” d’Arlette Coutrais, surnommée la “veuve joyeuse” suite aux disparitions successives de son mari et qui se console tant et plus dans de nombreux bras, du soldat américain à la barbouze locale, pour finir enceinte -symboliquement!- du Maréchal, à qui elle est la seule à rester fidèle jusqu’au bout. Le tout au sein des “avantages pourtant si indéniables de la colonisation: ses curés raffinés, ses église néo-gothiques, ses hôtels-de-ville-IIIè-République, ses élégants légionnaires fleurant la violette, ses agents de la Sûreté parfumés au patchouli, ses ronds-de-cuir, sa Régie de l’opium, ses rues Liautey, ses statues de Jeanne d’Arc, ses kiosques à musique, ses bagnes avec vue sur la mer, ses opéras, ses chalets savoyards, ses corvées obligatoires gratuites, ses pastis glacés à midi à la terrasse du Métropole, ses petites tonkinoises-ma-tonkiki-ma-tonki-noi-se...”
L’intrigue repose donc sur des intrigues, les principales demeurant toujours comment trahir sans en avoir l’air et comment jouir le plus possible des plaisirs privilégiés de la colonie. Des histoires de tromperies, de coucheries, sans grandes surprises pour autant; les variantes sont limitées dans l’étroite société où les principaux protagonistes sont confinés. Chaleurs, sueurs, poussières sont à éviter à tout prix (au propre comme au figuré). Tout comme l’ennui et l’ennemi qui tous deux sont partout, même et surtout quand la paix semble régner. Bien qu’omniscient, l’auteur n’apporte jamais le point de vue de l’indigène, rebaptisé “autochtone”, avant qu’il ne devienne “verminien” puis, vers la fin de la guerre, “vietnamien”. Ce parti pris l’autorise à manipuler ses personnages en véritables pantins, même s’il leur concède de la culture, de l’intelligence et, à un moindre degré, des sentiments. “L’engeance de Camélon” que sont les hommes aux yeux de la Coutrais ne résiste pas à la plus magnanime compassion. Ils sont tous coupables et responsables, pour reprendre une expression plus contemporaine que l’auteur s’amuse à déplacer dans le temps, histoire de montrer que rien ne change en ce bas monde, à commencer par les bas instincts et basses lâchetés. Cette entreprise de démolition, joyeusement nihiliste, ne permet guère au lecteur de respirer un tant soit peu, obligé qu’il est de rire de tout et à tous moments, jusqu’à ce que plus rien ne tienne debout, comme ces alcooliques désœuvrés du Métropole de Hanoi.Tous perdants, et nullement magnifiques!
La palette stylistique de Sportès est pour ce faire d’une richesse ostentatoire, entre l’hyperbole et les outrances multiples, malmenant au mieux la langue (en montrant que l’artiste n’est point dupe de ses effets), pour l’exploiter au maximum, comme s’il adoptait à son tour vis-à-vis d’elle une attitude de colon, entre extrême raffinement et négligence la plus débraillée. On ne compte pas les accumulations verbales synonymiques (six ou sept parfois, avec une préférence pour “flanquer”), les réitératifs reréitérés, les néologismes en pagaille (éproustifiant, picassesque, praxitélienne... baby-sitter... les piastriotes, les dépétainiseurs...), les allitérations sans fin (le fin filet fluet de la fumée) ou l’emploi-des-tirets- pour-paroles-figées-et-clichés, les jeux de mots du plus subtil aux plux douteux, alliances de mots, métaphores filées, enfin tout cela sous-tendu par un emploi systématique du discours indirect, du subjonctif imparfait et de la sagesse des nations. C’est insolent à souhait, jusqu’à la nausée, jusqu’à l’absurde. Les trouvailles sont nombreuses et l’ensemble répond à, comme l’auteur la nomme, “notre belle langue rabelaiso-scarro-célinienne”.
Du beau sujet, du bon ton, du vrai roman, en quelque sorte bien français! Morgan Sportès ne veut ni abuser de notre paresse ni éviter le plus scabreux de notre histoire. Et il s’en tire en virtuose, relèguant en dehors de la littérature “les rares témoins français du temps à peu près clairvoyants ” et ignorant avec morgue qu’après les plus beaux feux d’artifices règne parfois la beauté des nuits étoilées.

 

 

 

 

Informations supplémentaires

  • Editions: Inédits
  • Date de parution: 2011