title

description

title title

title

description

title title

title

description

title title

title

description

title title

title

description

title title

Quelques revues littéraires de S à Z

Salgimondis, grâce à Roland Fuentes, fait partager passions littéraires et artistiques. Ainsi cet écrivain vénézuélien Guillermo Meneses (1911-1978) dont la nouvelle le Duc raconte comment ce sobriquet a pesé sur la vie du mendiant Federico. Ainsi ce dessinateur de BD italien Diego Pagani, inspiré par Kafka ou Rimbaud. De fait, c’est surtout aux nouvelles que la revue accorde une place prépondérante. D’auteurs confirmés, certes ; Christiane Baroche nous plonge dans de subtiles « filiations » ou Pierre Autin-Grenier a droit à un dossier avec entretien. Mais aussi de bien d’autres nouvellistes en herbe qu’un concours organisé chaque année permet de découvrir. (Salgimondis n° 18, 2 place de l’Abbaye 39200 Saint-Claude, 6 €).

argaiv1631

 

Certains jouent sur les mots. D'autres sur un seul. C'est le cas de Paul Chatel de Brancion qui, en créant la revue Sarrazine,  désire que chaque numéro "ait pour titre un mot et que toutes les contributions aient un rapport direct ou indirect mais constant, réel et fort avec ce mot". Le premier choisi ne peut que de prim'abord surprendre puisqu'il s'agit du mot "écartelé". D'autant que, comme le rappelle fort à propos Michel Pastoureau, dans une instructive étude sémantique, "le sens premier du verbe français écarteler ne se rattache pas à cette idée de supplice (...) mais simplement au fait de diviser une surface ou un objet en quatre parties à peu près égales". Mais si l'écartèlement héraldique signifie alliance ou rassemblement, il n'en va certes pas de même de celui de la personne né au XVème siècle et dont le cruel apogée reste la condamnation de Damiens qui avait attenté à la vie de Louis XV. Des pièces originales et procédures du procès, ajoutées à des témoignages (Robbé de Beauveset, Sébastien Mercier) en attestent ici l'horreur. Un extrait des Mémoires de Casanova, toujours aux premières loges de son siècle, vient heureusement y apporter une touche à la fois d'érotisme et d'humour. Une attitude en fait de dandy que Patrick et Roman Wald Lasowski retrouvent chez Barbey d'Aurevilly "à travers les formes et les figures diverses de l'écartement et de l'écart". Enfin plusieurs prosateurs contemporains tentent de répondre au vœu de Sarrazine de "publier des textes d'auteurs français, francophones ou écrivant en français avec un souci de qualité et de rigueur..." En ce sens, Les Négriers jaunes de Pierre Bettencourt emportent totalement l'adhésion, en faisant preuve d'une jolie subversion de la langue et de l'imaginaire. Après "écartelé", les "maisons" sera le prochain mot de cette revue, agréablement imprimée et illustrée, à paraître deux fois l'an. Rendez-vous est donc pris avec la belle Sarrazine ! (Sarrazine n° 1, A.I.C.L.A - M.A.S. , 3 rue de la République, 78100 St Germain en Laye. Diffusion Belles-Lettres. 80f).

 

Sarrazine poursuit avec autant d'élégance à regrouper des textes autour d'un mot. Après "écartelé" et avant "silence" voici donc les "maisons". Et des textes plus ou moins habités, mot emprunté à Fontenelle servant justement d'amorce à une conversation entre Alain Niderst et Alexis Philonenko, tous deux professeurs à la Faculté des lettres de Rouen, à propos des Entretiens sur la pluralité des mondes habités. Patrick et Roman Wald Lasowski nous invite chez Gide à Cuverville, Claude Mettra dans La maison d'Adam et Eve, l'inénarrable Baronne Staffe dans sa maison de campagne et Alain Buisine "à l'intérieur même des tableaux du XVIIe siècle". Pierre Bergounioux dérive (ou déménage) au milieu de mots et d'états d'âme quasi apocalyptiques (Résignation) à la suite des Congés de Jean Bodel, le poète lépreux du XIIIème siècle ou des Maisons d'Alvaro Pacheco, ancien gamin du "sertao"... (Sarrazine, n°2, AICLA.MAS, 3 rue de la République, 78100 Saint-Germain-en-Laye, 80F).

 

Vladimir Jankélévitch avait coutume de dire: “Je ressens l’obligation de prolonger en moi des souffrances qui m’ont été épargnées.” D’où sa volonté de lutter contre un certain “silence”, thème abordé cette fois par l’excellente revue Sarrazine. Françoise Schwab, responsable de l’édition de la correspondance du philosophe avec Louis Beauduc chez Liana Levi, a réuni ici des extraits représentatifs de son œuvre et présente deux inédits qui rendent hommage aux martyrs de la Résistance. Un dossier aux pages émouvantes, dont la tenue renvoie à celle recherchée chez les autres participants . De la belle gravité de Serge Filippini évoquant sa rencontre avec l’écrivain Roger Baumont au tragi-comique de François Coupry personnifiant le silence, en passant par Ernest Hello, hagiographe de Saint Joseph ou Saint François qui, par son Cantique de Frère Soleil ou des Créatures, nous introduit, à l’instar d’ auteurs plus contemporains, dans son propre monde du silence. (Sarrazine n° 3, 3 rue de la République, 78100 Saint-Germain-en-Laye, 80F).

 

Sarrazine s’attache au mot « malin », pris au sens de diable, comme l’insinue Jean-Luc Moreau dans une nouvelle fantastique ou comme le déniche Julien Cendres à Rennes-le-Château. Malin, également, au sens d’intelligence avec l’humour, l’amour, l’ennemi. Béatrix Beck évoque Gide et la Bible, Pierre Bettencourt tient un Discours aux frénétiques, et deux philosophes dialoguent une trentaine de pages autour de la « rencontre »... De malins plaisirs, en quelque sorte. (Sarrazine n° 4, 3 rue de la République, 78100 Saint-Germain-en-Laye, 80F).

 

Sarrazine fait partie de ces revues thématiques qu’on lit de la première à la dernière ligne avec un égal plaisir. Ici « le Cercle, le ring » donne lieu à une conversation à bâtons rompus entre les philosophes Alain Niderst et Alexis Philonenko aussi bien sur la tragédie racinienne que l’anneau de mariage, Platon, Flaubert, Nietzsche, les feux de camp scout, le ring de la boxe ou de Vienne… De plus, une facétie d’Olivier Targowla sur un zéro en algèbre au bac, une réflexion humoristique de Denis Guedj sur la droite et le cercle dont les points ont « la même courbure », une approche de Michel Pastoureau, archiviste paléographe, sur l’écriture circulaire des monnaies, sceaux et médailles - du cachet scaraboïde phénicien du VIe siècle avant J.-C. aux capsules de bouteilles -, une superbe nouvelle d’Hubert Haddad ou une troublante méditation de Marcelin Pleynet nous entraînent dans une belle ronde autour de l’art et la littérature. (Sarrazine n° 5, AICLA-MAS, 3 rue de la République, 78100 Saint-Germain-en-Laye, 80F).

 

Sarrazine a osé! Composer un numéro sur « Rien ». Roland Barthes recommandait de tricher pour en parler. Il s’appuyait sur les écrits de Loti qui notait le temps qu’il fait « pour ne rien dire », et ainsi dire plus qu’il n’y paraît. Or dès qu’on désire écrire « un livre sur rien », comme Flaubert, « rien » n’empêche de prendre pour sujet un arrêt d’autobus, comme Sarane Alexandrian ou Olivier Targowla. Les mots mènent alors une sacrée sarabande. D’aucuns en jouent avec poésie et humour, d’autres explorent le cinéma, le théâtre, voire la philosophie comme Pierre Bettencourt dans les extraits de son Petit dictionnaire de la pensée mammifère. (Sarrazine n° 6, 3 rue de la République, 78100 Saint-Germain-en-Laye, 80F).

 

Sarrazine compose sa livraison autour du mot « Capital ». L’économie y est traitée avec humour, la langue avec acrostiches, des souvenirs d’hôpitaux avec des photographies. Le Roumain Matéi Visniec rassemble ses « Lectures capitales ». Des extraits de Benvenuto Cellini, Madame Roland ou des Kâma-sûtra tissent des liens moins ostensibles mais tout autant dignes d’intérêt, de même qu’une étude de Jean-Paul Gavard-Perret sur une toile de Vermeer ou une subtile correspondance entre Meursault, le personnage de Camus, et un avocat, imaginée par Max Alhau. (Sarrazine n° 7, A.I.C.L.A., 3 rue de la République, 78100 Saint-Germain-en-Laye, 24 €).

 

Scherzo s’affiche “revue trimestrielle de littérature” avec une nette prédominance accordée à la poésie; du dossier autour d’Yves Bonnefoy à la partie création (textes de Jean-Yves Masson, Judith Chavanne, Benjamin Farge...) ou aux nombreuses et conséquentes notes de lecture. Outre plusieurs approches de l’auteur de L’Arrière-pays, livre que commente plus précisément Yves Peyré, l’entretien qu’accorde à la revue Yves Bonnefoy, à la suite d’un poème inédit, apporte un éclairage non négligeable sur sa démarche. L’image surréaliste, la transgression de l’image, l’origine et l’usage de certains motifs récurrents, la fonction poétique de l’enfant, la notion de “sacré” (à laquelle est préférée celle d’ontophanie) y sont autant de sujets très sérieusement abordés (Scherzo n° 1, 39 bvd Saint-Jacques, 75014 Paris, 42F).

 

Sigila est une « revue transdisciplinaire franco-portugaise sur le secret ». C’est fou ce que le secret réserve en études, échanges et interférences ! Et il se décline en différents thèmes. Le dernier en date : « Dissimulation ». Pierre Vidal-Naquet  compare Les Lusiades à l’Odyssée, montrant que la « langue frauduleuse » d’Ulysse est porteuse de vérité. Sont également analysées, sous l’angle de la dissimulation (à ne pas confondre avec le mensonge et la simulation, selon de subtiles distinctions qui ont occupé aussi bien saint Augustin que Spinoza ou Machiavel), les œuvres du poète Bernadim Ribeiro, de l’historien Diogo do Couto - deux éminents Portugais du XVIe siècle -, de l’essayiste Torquato Accetto (De la dissimulation honnête, 1641), du romancier Carlos Fuentes (Terra Nostra), voire de Christophe, auteur du sapeur Camember en butte à celui qui se « dit Six Mules » ! Psychanalyse et politique n’y sont point oubliées. D’ailleurs, qu’on se rassure, restent encore bien des secrets à explorer. (Sigila n° 8, Gris-France, 21 rue Saint-Médard, 75005 Paris, 15,25€, 100F).

 

Sorgue est une nouvelle revue semestrielle que propose Christian Le Mellec, l’éditeur du Bois d’Orion. Il s’implique lui-même dans le thème choisi, « Le retrait dans la création poétique », par une approche de quelques poètes chinois dont il montre la fascination pour la montagne. Une belle étude sur Pétrarque à propos de ses séjours à Vaucluse (où « naît la Sorgue » écrit-il dans sa Lettre à la Postérité), suit la traduction d’un sonnet du Canzoniere ainsi qu’une desLettres en vers sur fond de peste en Toscane. A des textes de Philippe Jaccottet, se référant auWalden de Thoreau, répondent deux études sur son œuvre. Un beau portrait d’Emily Dickinson et des textes de René Pons, Roger Munier ou Pierre Dubrunquez, invoquant, pour une réflexion sur l’acte de peindre, Giacometti et Thérèse d’Avila, sous-tendent une démarche de grande qualité. (Sorgue n° 1, Le Bois d’Orion, L’Orée de l’Isle, 84800 L’Isle-sur-la-Sorgue, 130F).

 

Sorgue invite à découvrir le poète indien contemporain Lokenath Bhattacharya. Dans une belle méditation, Fleuve terrestre, fleuve céleste, l’écrivain confesse son « incapacité à distinguer le vrai du faux (…) conflit intérieur, toujours irrésolu ». Précédant une série de textes inédits, on peut lire des études sur le lien étroit entre « le fleuve et les mots » dans son œuvre, notamment dans La descente du Gange (Charles Malamoud), sur le « cérémonial de la langue » (Salah Stétié), « l’entre-deux » qu’il partage avec Michaux (Christian Le Mellec), le « lien de chair entre l’Orient et l’Occident » (Marc Blanchet) ou « l’impression immédiate d’entrer dans un espace intime et pourtant infini » (Gérard Macé). D’autres fleuves, Rhône, Rhin ou Volga, sont aussi prétextes à relire Mistral, Hugo ou Khlebnikov. Et Orphée, « fils d’un dieu fleuve thrace », Rilke ou Cocteau. (Sorgue n° 3, 62 rue Denfert Rochereau, 84800 L’Isle-sur-la-Sorgue, 19,80 €).

 

Spirale, une des meilleures revues culturelles québécoises, fête ses vingt ans. Pour cette occasion, une trentaine de participants dresse « L’état des choses », soit une sorte de bilan « sur le sens de la critique, sur la nature de l’effort de la pensée, sur le devoir du témoignage, sur les impératifs de l’écriture » (Georges Leroux). Le roman comme moyen de résister au kitsch selon Eva Le Grand,  « l’affaire Sokal » revue par Jean-François Chassay qui dénonce « cette fascination pour la pensée unique, qu’on tente frauduleusement d’associer à la raison », les relations littéraires franco-québécoises passées à la radioscopie humoristique de Gilles Pellerin, la littérature française contemporaine saluée à travers Le Nouveau recueil, le féminisme, la violence, la demeurance, sont autant d’arrêts passionnants sur les images de notre monde actuel. (Spirale n° 168, 1751, rue Richardson, Bureau 5500 Montréal, Québec, Canada, H3K 1G6. 6$. Abonnement à l’étranger; 1 an, 6 numéros, 35$).

 

Yves Berger, ce n’est un secret pour personne, est un “fou d’Amérique”. L’atteste et confirme la dernière livraison de la revue Sud dont le titre évoque incidemment celui de son premier roman. C’est à Jean-Marie Magnan qu’on doit la présentation et la réunion des textes qui constituent ce dossier que viennent éclairer de superbes photographies en couleur de Lucien Clergue. Textes d’abord d’Yves Berger où il dit sa fascination pour les Indiens, le clan de l’ectopiste migrateur, le roman House Made of Dawn, de l’écrivain Kiowa Scott Momaday, et pour Scarlett O’Hara, femme fatale, illustration de la fatalité. Plusieurs études abordent ensuite, à travers ses livres, cette passion d’un “Nouveau Nouveau Monde où le verbe deviendrait chair” (Magnan), d’une “terre promise des mots” (Nyssen), que partage également Frédéric Jacques Temple, via la route de Santa Fé. Lyrisme, onirisme, poésie même comme le souligne Daniel Leuwers à propos du préfacier de René Char, caractérisent l’œuvre d’Yves Berger. Christiane Baroche qualifie ce dernier de “rêveur lucide”, tandis que Jean-Max Tixier suggère que “l’Amérique de Berger n’existe pas plus que la Provence de Giono”. Peut-être ne s’agit-il alors que d’une légende personnelle en quête de “l’affolante image”... (Sud n° 117, 62 rue Sainte, BP 38, 13484, Marseille Cédex 20, 100F).

 

Supérieur Inconnu est une nouvelle revue trimestrielle. Elle doit son nom à André Breton dont les animateurs seraient les enfants terribles. Sarane Alexandrian, secondé par Michel Bulteau, Alain Jouffroy et Jean-Dominique Rey, se veut à tout prix “novateur” et monte au créneau en publiant des extraits inédits de ses “cahiers de réflexion”. Quelques rubriques sont destinées à la découverte (Poète de demain) ou redécouverte (Celui qui sort de l’ombre). Aux poèmes de Samuel Dudouit, né en 1968, succèdent donc ceux de Claude Tarnaud (1922-1991), accompagnés de proses diverses. “Désirs de femmes” propose enfin des “expressions hardies de la sensibilité féminine” représentée ici par une peintre (Heloisa Novaes), une photographe (Rosa Dausset), une écrivaine (Laurence Pythoud) et une organisatrice d’expositions (Dominique Stella). (Supérieur inconnu n° 1, 9 rue Jean Moréas, 75017 Paris, 90F).

 

Supérieur inconnu doit son allant à Sarane Alexandrian. Ne constate-t-il pas que la naissance de la revue “a coïncidé avec le réveil de (sa) fougue amoureuse”? Peu soucieux de décence ou modestie, ce dernier en appelle à Sade et Victor Hugo, distingue l’érotologie de la sexologie, explore les lois de la bioélectricité, se réfère au taoïsme et yoga tantrique. Les influences surréalistes, voire ésotériques, sont revendiquées, comme en témoignent plusieurs autres textes. On note la présense de Lou Dubois, Jean-Dominique Rey ou Jacqueline Naba, ainsi que le poète grec Nanos Valaoritis. Enfin, un court dossier sur Michel Fardoulis-Lagrange (1910-1994) offre un propos inédit sur la pensée de Georges Bataille, excellente introduction à la lecture de son G.B. ou un ami présomptueux qui vient d’être réédité chez Corti à l’occasion de la parution d’un recueil du même auteur intitulé Les Enfants d’Edom. (Supérieur inconnu n° 3, 9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris, 90F).

 

Ghérasim Luca était d’origine roumaine. D’où de nombreux textes encore très peu connus du poète publiés jadis dans les années trente à Bucarest. Dans la revue Supérieur inconnu, des extraits de Roman d’amour, d’Amphitrite, du Vampire passif - premier livre écrit directement en français -, ainsi que de catalogues d’expositions permettent ainsi une nouvelle approche de l’auteur de Héros-limite qui s’est jeté dans la Seine en 1994 pour quitter “ce monde où les poètes n’ont plus de place”. Gérard Durozoi reprend d’ailleurs à son compte un tel constat dans sa modeste - mais pertinente - contribution à la revue Java qui consacre elle aussi un dossier à Ghérasim Luca, prévu depuis longtemps par Patrick Beurard-Valdoye. On y peut lire Le Secret du Vide et du Plein, devenu introuvable, ou Couche-toi là Marie! , inédit, ainsi que des hommages (André Velter, Bernard Heidsieck...) et études, notamment sur la “commune découverte de l’érotisme poétique” de Ghérasim Luca et Paul Celan. (Supérieur inconnu n° 5, 9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris, 90F - Java n° 15, 116 avenue Ledru-Rollin, 75011 Paris, 60F).

 

Supérieur inconnu poursuit son aventure de « l’après-surréalisme » selon l’ « éthique révolutionnaire » que revendique son animateur, Sarane Alexandrian. L’auteur du Doctrinal des jouissances amoureuses (Filipacchi, 1997), peut bien sûr susciter des réserves, mais soulever également un enthousiasme très communicatif. Son playdoyer « contre une fin de siècle réactionnaire » vaut son pesant de provocation. Et les textes, rubriques et chroniques qui l’étayent tendent à la même quête. La passion accordée à l’art, annoncée par une couverture signée Velickovic, convoque ici les peintres Bernard Dufour et Ljuba, le sculpteur Fabio de Sanctis et le graveur Philippe Mohlitz. La poésie y est présente avec Elie Delamare-Deboutteville et sous l’enseigne « Désirs de femmes » sont donnés à lire des écrits érotiques. (Supérieur inconnu n°10, 9 rue Jean Moréas 75017 Paris, 90F).

 

Supérieur Inconnu donne « le mode d’emploi du non-conformisme ». Sarane Alexandrian, plutôt fouriériste, distingue cette notion de l’anticonformisme. Invoquant aussi bien Picabia et Breton que Schopenhauer et Nietzsche, il fustige un actuel « conformisme de l’anticonformisme » L’ensemble est au diapason. Du « Comment on devient un génie » de Malcolm de Chazal aux souvenirs d’enfance érotiques de Bona de Mandiargues, photographiée ici par Luc Joubert. Agnès Duits (veuve de l’écrivain) relate une visite d’Henri Michaux. Christine Guinard invite à découvrir le Cuba de 1998 et Danilo de Marco la folie architecturale du richissime excentrique Edward James (1907-1986) à Xilitla, au Mexique. A ces voyages dans l’espace et le temps s’ajoutent des textes de création (Marc Petit, Serge Sautreau…) et une exploration par Frank Popper de l’art virtuel, source de poésie à laquelle la revue s’adonne sans complexe. (Supérieur inconnu n° 14, 9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris, 90F).

 

Gilbert Lély (1904-1985) reste à découvrir et son œuvre réserve bien des bonheurs littéraires. Sarane Alexandrian le prouve à bon escient en exposant de lui « cinq aspects mémorables ». A savoir le poète, l’amateur de curiosités des mœurs, l’ardent défenseur de Mata-Hari, le sadiste et le compagnon de la femme. Des poèmes mis à l’écart d’Arden, Ma civilisation et Kidama Vivila complètent ainsi le troisième volume des Poésies complètes (Mercure de France, 2000) et précédent des articles sur l’aliéniste Pinel ou le nécrophage sergent Bertrand ainsi que des écrits sur Sade, dont Lely fut le biographe et « découvreur capital ». Enfin ses lettres inédites à Marie-Françoise, jeune épouse de la dernière heure, suivies de celles de René Char, dont l’amitié remonte aux années trente, révèlent une belle et précieuse intimité. (Supérieur Inconnu n° 17, 9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris, 90F).

 

Malcolm de Chazal est l’auteur d’une œuvre considérable. Ses Poèmes sensplaticiens aux titres évocateurs que sont « La pudeur chez les plantes » ou « Voir c’est correspondre » sont encore inédits … En voici une bonne vingtaine, accompagnant les commentaires de Jean Paulhan sur cette lettre de vingt-six pages que l’écrivain de l’Île Maurice lui adressa en 1947. Cet « occultiste singulier » selon Paulhan est pour Sarane Alexandrian, qui retrace les grandes étapes de son itinéraire, un représentant du « néo-surréalisme ». Un sacré tempérament en tout cas que ce fondateur de l’unisme, ou art de décrire « l’unité totale des choses créées. » (Supérieur Inconnu n° 21, 9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris, 90F).

 

Supplément d’âme aborde allègrement ses livraisons thématiques. Après la vieillesse et le bonheur, et avant la haine des familles, cette revue dynamique animée par Annick Delacroix s’intéresse à la “tension de faim” qui nous entraîne tous “à boire et à manger”. René Pons y peint en quelques pages féroces et sordides Une vie bien remplie, Jean-Luc Hennig y fait non sans humour l’éloge du gratte-cul, “un fruit passablement compliqué” et le poète occitan Yves Rouquette y chante Le pain. On découvre en plus l’écrivain anglais Edmund Gosse (1849-1928) et de nombreux nouveaux talents dont les textes sont entrelardés, comme il se doit, de recettes extraites du Petit dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas. (Supplément d’âme n° 3, Ed. Simple curiosité, 7 rue des Marchands 30000 Nîmes, 80F).

 

Les Temps modernes, eux, fêtent leur jubilé. Avec quelques mois de retard. Mais comme le souligne en introduction Claude Lanzmann, maître d’œuvre de cette entreprise risquée, “le retard sur ce qu’il est convenu d’appeler “l’actualité” est consubstantiel à notre modernité”. Il est vrai qu’attendre un texte inaugural de Jacques Derrida méritait cette attente, sans parler d’une étude magistrale d’Etienne Balibar sur les concepts fondateurs de toute politique, la relecture par Pierre Vidal-Naquet d’un numéro spécial sur le conflit israélo-arabe, ou les contributions de la “jeune garde” en la personne de Robert Redeker. Bien sûr, un retour à Sartre et à la notion d’engagement est assuré par Jean-François Louette et Jeannette Colombel. Claude Roy, lui, rappelle l’évocation des “vies” qui ont marqué plus d’une mémoire. Bertrand Poirot-Delpech, Francis Jeanson, Bernard Kouchner sont de la revue... Il y est question aussi d’humanitaire, du rôle des artistes et des scientifiques, et même de la gauche déchirée entre lutte et pouvoir dans un entretien avec Lionel Jospin. Soit presque cinq cents précieuses pages à ajouter aux cent vingt-cinq mille antérieures, en attendant une anthologie à venir qui cherche un mécène. (Les Temps modernes n° 587, 4 rue Férou, 75006 Paris, 82F).

 

Temps Noir se présente comme « la revue des littératures policières ». Elle s’ouvre sur un panorama du  Krimi (abréviation familière de Kriminalroman, comme les Allemands aiment appeler les histoires de meurtres). Moins traduit en français que l’anglo-saxon, ce roman « criminel » révèle pourtant des phénomènes, comme les aventures du célèbre G-Man Jerry Cotton, dont les tirages arrivent juste après ceux d’Agatha Christie. Un dictionnaire, dû à Jean-Paul Schweighauser, regroupe plus d’une centaine d’auteurs, de Friedrich Glauser (qui a donné son som au prix littéraire le plus prestigieux dans le domaine) à Norbert Jacques (père du docteur Mabuse), sans oublier Hansjörg Martin, Peter Schmidt ou ce -ky au pseudo si étrange et à l’œuvre si abondante. On peut lire également une étude de Franck Lhomeau sur la Série Blême, créée par Marcel Duhamel en 1949 pour étayer la Série Noire, et de Claude Mesplède sur l’écrivain américain Elmore Leonard, aux romans portés à l’écran par Tarantino ou Soderbergh et « qui fêtera ses 75 ans en l’an 2000 »! Les amateurs peuvent en plus se procurer L’Agenda du polar 1999, auquel ont contribué Stéphanie Benson, Alfred Eibel et une bonne douzaine d’auteurs spécialisés. (Temps Noir n°1, Ed. Joseph K., 21 rue Geoffroy Drouet, 44000 Nantes, 80F. L’Agenda du polar 1999, Ed. Stylus, av. Henri Pélegrin, 84500 Bollène, 85F).

 

Temps Noir poursuit son exploration érudite de la littérature policière. Deux sérieux entretiens retracent le parcours des éditeurs François Guérif, aujourd’hui responsable de « Rivages/Noir » et « Rivages/Thriller », et Jean-Claude Zylberstein, de la collection « Grands Détectives ». Ce dernier exhume en plus l’intégralité d’une conversation avec Georges Simenon enregistrée en 1970 pour Le Nouvel Observateur, juste après la sortie de Quand j’étais vieux. Le propos y est franc, sans détours, comportant quelques traits remarquables sur la sexualité, l’argent, les liens entretenus avec les lecteurs et l’acte d’écrire. Sont aussi présentés les Américains Tony Hillerman et Edgar Poe dont est donnée ici la première adaptation « anonyme » française de Double assassinat dans la rue Morgue, parue en feuilleton dans La Quotidienne en 1946, soit presque dix ans avant celle de Baudelaire! (Temps Noir n° 2, Ed. Joseph K., 21 rue Geoffroy Drouet, 44000 Nantes, 85F).

 

Temps Noir propose une passionnante étude sur « Le véritable lancement de la “Série Noire ” ». En 70 pages, illustrées de photographies d’auteurs et couvertures originales, Franck Lhomeau retrace l’aventure éditoriale de Marcel Duhamel, son fondateur, liée au passage des deux titres par an de la collection en 1945 au deux par mois à partir de 1948. Succès, déboires, coups publicitaires (prépublications dans la presse, échanges avec les stylos-billes Reynolds), concurrence et accueils critiques, le tour d’horizon n’omet presque rien. Et permet de suivre l’émergence dans la France d’après-guerre du « roman “noir” à l’américaine ». Les auteurs se nomment Peter Cheyney, James Hadley Chase, Horace Mac Coy, James Cain ou Raymond Chandler dont Le Grand sommeil est traduit par... Boris Vian. Un texte indisponible de Gilbert Pestureau, judicieusement exhumé, montre comment le plus gros succès américain de l’époque fut J’irai cracher sur vos tombes de Vernon Sullivan, alias... Boris Vian! La revue offre en prime un portrait du preux Marlowe, le détective de Chandler, et une exploration du « roman criminel » de Sheridan Le Fanu, auteur du génial Carmilla... (Temps Noir n° 4, Ed. Joseph K., 21 rue Geoffroy Drouet, 44000 Nantes, 85F).

 

P.D. James, née en 1920 à Oxford, est considérée depuis plus d’une vingtaine d’années comme « la Nouvelle Reine du Crime ». Par rapport, bien sûr, à Agatha Christie que d’ailleurs Phyllis Dorothy « n’apprécie pas vraiment comme écrivain ». Elle le confesse volontiers dans un entretien donné à Londres, en janvier 1997, à Delphine Kresge-Cingal qui lui consacre une étude fort approfondie. On saura donc presque tout de ses détectives (du tourmenté Adam Dalgliesh à la complexe Cordelia Gray) et lieux (clos, gothiques, scientifiques ou sacrés) ainsi que de son « éthique face au meurtre » ou « statut de la femme dans la société » . Sophie Colpaert s’intéresse de son côté à sa consœur américaine Amanda Cross (née en 1926) dont le monde universitaire fournit « le cadre de la plupart de ses romans policiers » . James Ellroy, Maurice G. Dantec et Pierre Véry côtoient en plus ces grandes dames du crime… (Temps Noir n° 5, Editions Joseph K. , 21 rue Geoffroy Drouet, 44000 Nantes, 85F).

 

Terrain, revue à thèmes, s’attaque à l’idée reçue que chaque civilisation aurait sa conception spécifique du temps qui passe. En fait, la façon de “Vivre le temps” au sein d’une même culture dépendrait plutôt de la coexistence de plusieurs temporalités. Anthropologues, ethnologues et autres chercheurs tentent ici de le démontrer à travers des études sur des cités de quartiers ou des prisons portugaises, sur la ville de Berlin, aux mémoires entrecroisées, ou de Port-Moresby, capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Sans parler de la notion de l’histoire chez les Jivaros ou la constance de l’identité liée aux “vrais” bijoux pour les femmes. A ce dossier passionnant s’ajoute une rubrique où sont analysés aussi bien l’engouement actuel des Britanniques pour leurs jardins (peut-être plus politique qu’horticole) que l’hymne national hongrois ou, à partir de données lexicales et technologiques, le tablier comme symbole de la vertu féminine. En marge de la revue, il convient de signaler l’admirable travail de la collection “Ethnologie de la France” qui publie des Cahiers, dont le dernier aborde, en quatre cents pages, les écritures quotidiennes, des plus officielles aux plus intimes. (Terrain n° 29, Mission du patrimoine ethnologique, 65 rue de Richelieu, 75002 Paris, 90F. Par écrit, Cahier 11, Ed. de la Maison des sciences de l’homme, 1997, même adresse, 190F).

 

Terrain pose la question: « Les animaux pensent-ils? » après des livraisons sur « Le Beau » et l’ « Authentique ». Autant dire que les réponses sont complexes. Elles s’articulent autour de trois axes: savoir d’abord comment penser la pensée pour en attribuer une à l’animal (qu’il soit chimpanzé ou dauphin), comment définir ensuite la frontière entre humains et non-humains à partir des savoirs intuitifs dont on dispose, et illustrer enfin le postulat que l’animal est bon à penser, aussi bien chez les Grecs anciens que les Indiens cris du Canada. (Terrain n° 34, C.I.D, 131 bd Saint-Michel, 75005 Paris, 90F).

 

Théodore Balmoral. Comme toutes ces revues de qualité qui n'affichent ni thème ni dossier sur un auteur mais portent une attention extrême au choix des textes qu'ils publient, Théodore Balmoral sait offrir un rare plaisir de lecture. C'est ainsi que cette quatorzième livraison s'ouvre sur une superbe évocation paternelle de Pierre Bergounioux intitulée Le séjour des morts; on y retrouve l'univers de l'écrivain, la Vézère en toile de fond, avec cette approche à la fois scrupuleuse et silencieuse d'une  humanité comme en déroute, mélancolique et pourtant sereine.  Un Jude Stéfan acerbe mais ironique lui emboîte le pas, puis Jean Roudaut, dans un bel éloge de la lenteur et de... l'escargot, rappelle que "la disponibilité à l'instant implique une indifférence à soi". Plus loin le même auteur évoque la mémoire de Jean Richer et son "souci de faire partager sa conviction que toute expression humaine concourt à la transcription du monde, document dont le chiffre est la vérité". De son côté, avec une étonnante simplicité très convaincante, Jacques Lèbre invite à lire la poésie de Paul de Roux. Et Théodore Balmoral celle d'Antoine Emaz ou de Jean-François Le Gal. D'autres proses semblent faire écho aux souvenirs de Bergounioux comme par exemple les fragments de journal de Pierre Berthon, alors qu'Adrien Pasquali plonge son lecteur dans des batailles chevaleresques et châteaux où les Princesses savaient entrer "dans une nuit qui peut-être dure encore". Des apostilles en fin de volume renvoient aux oeuvres éditées ou en cours, donnant ainsi à la revue son rôle de relais indispensable et salutaire. (Théodore Balmoral n° 14, 5 rue Neuve Tudelle 45100 Orléans, 80F).

 

Théodore Balmoral, dont on a déjà dit le plus grand bien, rend un hommage poétique à Peter Handke dont on peut lire en introduction un Essai sur la journée réussie, où il est question de William Hogarth, Van Morrison  et des "mouvements du monde". L'accompagnent donc ici Antoine Emaz, Jacques Lèbre, Didier Pobel, Daniel Leuwers, évoquant l'Australie ou Adrien Pasquali, l'écrivain Robert Walser. En marge paraît un tout petit texte de Christian Bobin intitulé Cœur de neige (Théodore Balmoral, n°18, 5 rue Neuve Tudelle, 45000 Orléans, 85F).

 

James Sacré est à l’honneur de la dernière livraison de Théodore Balmoral. Plusieurs lectures, d’autres poètes notamment (Pinson, Laugier, Emaz...), analysent avec pertinence “son phrasé: inlassable et calculé à la fois”, son “parti-pris du mal dire” et un de ses plus beaux livres; Une fin d’après-midi à Marrakech. On y trouve également des proses de Jacques Réda, des poèmes d’Edmond Jabès, une méditation sur l’ombre du Corrège et, en ouverture, un texte très émouvant de Jean Roudaut à propos de L’Espèce humaine, livre de Robert Antelme qui “ne fait pas que porter témoignage; il nous intime l’ordre de changer”. (Théodore Balmoral n° 24, 5 rue Neuve Tudelle 45100 Orléans, 85F).

 

Théodore Balmoral se distingue des fluctuations des modes par une certaine éthique qu’invoque avec humour Thierry Bouchard, animateur de la revue, dans son éditorial. Les textes qui suivent en majorité lui font raison. Des aphorismes de Jean-Jacques Salgon et Jean-Pierre Georges aux poèmes de William Cliff ou Georges L. Godeau, des proses de Pascal Commère à une nouvelle tendrement triste de Cyrille Fleischman. Une « triple » lecture de La Conscience de Zeno par Christian Molinier et, surtout, une passionnante et magistrale promenade littéraire de Jean Roudaut - comme on en voudrait souvent lire! - sur le thème de la vengeance dans quelques œuvres d’Alexandre Dumas, honorent le travail de cette revue. (Théodore Balmoral n° 28, 5 rue Neuve Tudelle 45100 Orléans, 90F).

 

Théodore Balmoral est une « revue de littérature » dont on a déjà dit ici le plus grand bien. Suite à la publication d’un texte de Jean-François Caujolle, « Extraits de la vie de Françoise et Denis », cette revue a été condamnée en justice pour « atteinte à la vie privée ». Thierry Bouchard, son animateur, se voit dans l’obligation de faire revenir les exemplaires encore en vente pour en retirer ce texte et n’a pas les moyens financiers d’interjeter l’appel. Autant dire que l’avenir de Théodore Balmoral est menacé! Mais en dehors du texte incriminé, on peut y lire de beaux poèmes de William Cliff, Guy Goffette ou Paul de Roux, une drolatique nouvelle de Pierre Autin-Grenier, une méditation de Jean Roudaut sur Nerval et la « Pierre de Bologne », de pertinentes notes de Jacques Drillon sur la correspondance proustienne et bien d’autres interventions de qualité. (Théodore Balmoral n° 35, 5 rue Neuve Tudelle, 45100 Orléans, 100F).

 

Théodore Balmoral donne à lire en ouverture des « Ecrits journalistiques » de Joseph Roth (1894-1939) présentés et traduits par Nicole Casanova. Ils font preuve d’ « un jugement politique d’une inflexible lucidité » et stigmatisent avec férocité la montée du nazisme. Laideur, bruit, cruauté sanguinaire du IIIe Reich y sont dénoncés, déplorée la mort de la littérature, raillée la duperie du mythe de l’âme allemande. Des formules incisives ont souvent une portée très générale : « Aucun égarement n’est plus difficile à corriger qu’un snobisme spirituel collectif. » A cette indispensable lecture s’ajoute, entre autres proses, une conséquente correspondance entre Paulhan, Rivière, Julien Vocance et Paul-Louis Couchoud à propos des poètes français qui ont choisi la forme du haïku. (Théodore Balmoral n°39/40, 5 rue Neuve Tudelle, 45100 Orléans, 19 €).

 

L’excellente revue [vwa] propose un recueil de textes inédits qui appartiennent à un fonds de manuscrits de la Bibliothèque de La Chaux-de-Fonds, récemment regroupés sous le nom de « Cabinet [vwa] des manuscrits ». Faisant suite à une initiative de deux écrivains romands, Yves Velan et Jacques Chessex, comme le rappelle Jacques-André Humair dans sa postface, ce cabinet a l’ambition de présenter à la lecture, mais aussi à l’étude, un fonds de deux cent manuscrits d’intérêt littéraire, parmi lesquels on trouve des auteurs chaux-de-faunniers, suisses romands mais aussi français. Des premières donations, datant des années cinquante et soixante, sont ainsi donnés à lire une étude de Roland Barthes intitulée « Système de la Mode » qui réjouira plus d’un sémiologue ou un succulent poème de Francis Ponge, version manuscrite en vis-à-vis: « Plat de poissons frits ». Par son abondance (21 lettres étalées sur quinze ans) et sa qualité, la correspondance de Gustave Roud à Yves Velan permet d’entrer dans l’intimité de ce « triste velléitaro-aboulique », comme il se définit lui-même, et dans un réseau poétique réservant plus d’un bonheur de rencontres. Une lettre de Pierre Chappuis donne à réfléchir sur la nécessité de conserver des brouillons alors que d’autres écrivains comme Jean Pache, Madeleine Santschi, Pierre-Alain Tâche ou Jean Vuillemer ont volontiers confié leurs travaux en cours. ([vwa] n° 25, CP 1257, 2301 La Chaux-de-Fonds, Suisse, 120FF).

 

21-3 (21, comme siècle, 3 comme millénaire, excusez du peu) se veut une revue d’« éclaireurs » à travers les images et les mots. Des photographies, donc, en noir et blanc sur beau papier, en portfolio (Pierre-Jérôme Coulmin, Jörg Hermle) ou non (Romain Slocombe). Des poèmes également (Jacques Sommer, Frank Venaille…) dont certains sont aussi de chanteurs, comme Kent ou Sapho. Une poésie qui prête à débat, dialogue et prises de position comme celles de Petr Kral pour qui « la poésie est bien un luxe, mais un luxe nécessaire. » (21-3 n° 2, 9 rue Serpente, 28000 Chartres, 55F).

Yves Martin, discrètement disparu l’année dernière, est à l’honneur de deux revues qui lui rendent chacune hommage. Florilège propose un témoignage de Jacques Kober, et de Philippe Landry une analyse thématique de son œuvre (les complexes, la maladie, l’enfance, la marche, le cinéma, les chats…). 21-3 l’entoure de poètes proches (Claude de Burine, Hubert Haddad, Jacques Sommer, Slimane Hamadache…) et publie surtout quelques-uns de ses longs derniers textes dont ce magnifique Ne me demandez pas mon âge qui se termine ainsi: « je suis brûlant comme lorsqu’on crie alors que je serre seulement les livres avec délices. » (Florilège n° 99, BP 65, 21021 Dijon Cedex, 50F. 21-3 n°3, 9 rue Serpente 28000 Chartres, 55F).

 

813 fête également ses vingt bougies, avec une couverture de Tardi.813 fait référence à l’une des aventures les plus réussies d’Arsène Lupin, saint patron de la bande Demouzon, Guérif, Lebedel et Mesplède qui retracent la genèse de cette association criminelle « la plus puissante et la plus paisible » du monde.813, une idée de feu Michel Lebrun qu’on retrouve au sommaire aux côtés de Pierre Siniac, Robin Cook ou Dashiell Hammett. Avec en prime une grille géante de mots croisés signée Jean-Hugues Oppel. Les solutions sont dans le numéro double suivant, gros de toutes les nouvelles écrites pour cet anniversaire par des auteurs proches de la revue, de Claude Amoz à Marc Villard, en passant par Stéphanie Benson, Jean-Bernard Pouy ou Jean-Jacques Reboux... Et le noir leur va si bien qu’on ne se demande plus à qui profite le crime. (813 n° 71, 20 ans, et 813 n° 72/73, Spécial nouvelles, 26 rue Poulet, 75018 Paris, 40F le numéro).

 

Urbanisme a pour sous-titre: “le magazine international de la ville”. L’adjectif est justifié par des études sur Kôbe (reconstruction après les tremblements de terre) ou Quito (inscription de la modernité dans les traces de l’ histoire). Mais aussi par un souci de comparaison, de l’Advocacy planning américain (essai de mobilisation commune des habitants concernés et des professionnels de l’urbanisme) à toute autre approche du milieu urbain; reconstruction de ports français, jardinage amateur, etc. La revue, éditée par le dynamique Thierry Paquot, souligne les liens permanents de la ville avec la communication, l’imaginaire, la littérature. Ainsi donne-t-elle la parole à Bernard Loche (rédacteur en chef de “Saga-cités” sur France 3) ou à la romancière Pascale Charpentier (animatrice de “Permis de construire” sur France Culture). Egalement à un invité régulier comme, par exemple, Colette Pétonnet, ethnologue des banlieues. Un excellent dossier y relativise les discours sécuritaire et répressif par l’ analyse des causes des “Violences” urbaines et la proposition de quelques solutions. Sont convoqués pour ce faire géographe, préfet, politologue, chargé de mission à la SNCF, îlotier de Meaux - en référence au koban japonais. Une  “bignolle” de La Courneuve y côtoie même le sociologue Jean Baudrillard. Enfin une large place est réservée aux livres au point qu’un prix “Lire la ville” sera décerné par Urbanisme, sans distinction de genre, chaque mois de juin. (Urbanisme n° 286, 8 rue Lecuirot, 75014 Paris, 120F).

 

Urbanisme propose un numéro double exceptionnel conçu par Bernard Ecrement et Thierry Paquot. Une chronique urbanistique et architecturale de1900 à 1999. Tout le XXe siècle, dans son passage fatidique et définitif « de la ville à l’urbain ». Ponctuée d’entretiens avec des chercheurs ou architectes, la revue se présente comme un merveilleux album d’images, parfaitement documenté, à raison d’une page par année, de l’Exposition universelle de Paris à l’aménagement de la Plaine Saint-Denis, en passant par New Delhi, New York, la Barcelone de Gaudi, le Bauhaus, Tokyo ou le mur de Berlin... Autant d’étapes internationales et symboliques également ancrées dans la littérature, de Zola à Calvino ou Perec. (Urbanisme n° 309, 8 rue Lecuirot, 75014 Paris, 120F).

 

Variable est une revue littéraire qui doit beaucoup de son enthousiasme et son dynamisme à Nathalie-Noëlle Rimlinger. Chez cette artiste, qui fait œuvre de sculpteur autant que de poète ou d’animatrice, “tout est forme et matière, tout est vie”, a écrit Alain Absire. Ainsi la revue Variable réunit-elle non seulement des poètes (Hubert Haddad, Radivoj Stanivuk...) mais également des plasticiens (Claude Maillard, Jean-Michel Martin...). On retrouve cet enthousiasme dans une présence active de la revue lors des grandes manifestations culturelles. Avec un désir d’ouverture aux nouveaux venus et une fidélité aux auteurs des débuts. (Variable n° 13/14, 61 rue de la Villette, 75019, Paris, 50F).

 

Variable augmente sa pagination et s’ouvre aux chroniques, notes de lectures et entretiens. Dans la dernière livraison, réalisée autour du thème “duels/dualité”, Nathalie-Noëlle Rimlinger, animatrice de la revue, interroge le photographe Willy Ronis, afin d’entrer plus avant dans l’intimité de l’auteur d’Autoportrait (Ed. Fata Morgana) ainsi que l’écrivain Pierre Bourgeade. L’un parle de sa passion pour la musique, la vérité, le sens du sacré ou de son amitié pour Izis, l’autre évoque Baudelaire, Sade, Thérèse d’Avila et Pierre Molinier à la suite d’une série de textes et photographies érotiques. (Variable n°15-16, 61 rue de la Villette, 75019 Paris, abonnement pour 3 numéros, 150F).

 

Verso, nouvelle revue trimestrielle consacrée aux “arts et lettres”, est dirigée par Jean-Luc Chalumeau. Son intention affichée d’aller voir de “l’autre côté des choses” commence par un exercice d’admiration envers le peintre François Rouan. Ce dernier, au cours d’un entretien, évoque son parcours, ses influences (Dubuffet, par exemple), ses remises en cause, ses récentes œuvres et la “pathologie subjective de chacun”... S’affiche également une volonté d’approfondir le débat sur les critères d’appréciation esthétique de l’art contemporain. Ainsi cette méthodique étude de Jean-Philippe Domecq montrant comment “le rapport entre le langage artistique et les mots du commentaire s’inverse au profit de ceux-ci”. Polémique déjà engagée dans Esprit en 1991, et réponse directe aux positions de Didi-Huberman. Une chronique de Gérald Gassiot-Talabot, une présentation du peintre hollandais Lucebert, et nombreuses autres interventions font la part belle aux arts plastiques. La littérature n’en est pas moins présente par un entretien avec Antonio Lobo Antunes ou une réflexion sur la situation du roman par Belinda Cannone. (Verso n° 1, 2 rue de Nevers 75006, Paris, 30F).

 

Villa Gillet est à coup sûr une très bonne adresse. On y donne des colloques et séminaires dont les articles inédits sont repris dans une revue semestrielle éponyme. La dernière livraison offre ainsi deux dossiers de haute tenue, aux problématiques passionnantes. Le premier regroupe sept “récits d’espace”. Celui de Georges-Arthur Goldschmidt, en ouverture, pourrait faire figure de manifeste quand il affirme que “les mots ne cessent d’ouvrir des passages, comme si leur essence était bien plus spaciale que verbale, comme si leur assise géographique en fondait le sens”. S’appuyant sur l’œuvre de Georges Perec, Claude Burgelin rappelle, en se référant à l’autobiographie et la poésie, “comment l’espace est de plus en plus un doute tout en restant un des plus sûrs édifices de notre imaginaire”. Et le philosophe Jacques Rancière d’explorer les liens entre “la puissance littéraire et la banalité ou l’errance démocratiques de la lettre” à partir d’une magistrale analyse du Curé de village de Balzac, relu à la lumière du récit platonicien. On ne s’étonnera pas de retrouver cette tension entre l’espace politique et fictionnel dans le deuxième dossier autour de Pétrole de Pasolini, traduit par René de Ceccatty qui aborde ici l’usage métaphorique de la sexualité, parmi d’autres contributions comme celles de Catherine Lépront, sur l’aspect délibérément inachevé de l’ouvrage,  ou de Jacqueline Risset sur le modèle d’écriture que fut Dante “à travers Proust, vus l’un et l’autre comme écrivains de l’écriture totale et de la vie comme expérience en vue de l’écrire”... (Villa Gillet n° 5, 25 rue Chazière, 69004 Lyon, 100F).

 

Zodiaque, après quelques années d’interruption, revoit le jour sous une forme nouvelle. Cette revue se veut un « lieu d’expérimentation (…) entre les expressions les plus actuelles de l’art et les grandes traditions, chrétiennes, ou non, spécialement dans le domaine du sacré ». Elle a donc pour unique préoccupation: « l’image, hier et aujourd’hui. » D’où le thème du « Regard » pour ce superbe premier numéro. Carte blanche y est offerte au photographe Claude Sauvageot pour des portraits en noir et blanc de toute beauté. Julia Kristeva y donne une réflexion sur les icônes et la « généalogie secrète [qui] se dessine au fil des siècles entre le pouvoir des Gorgones et l’expérience esthétique », Pascal Bonafoux sur le regard du peintre dans l’auto-portrait, Bernard Perrin sur celui des statues de pierre… Danse et cinéma sont aussi au programme (Zodiaque n° 1, Abbaye de la Pierre qui Vire, 89630, Saint Léger Vauban, 120F).

 

Zodiaque poursuit sa quête des images. « L’ombre » y est cette fois le thème à l’honneur, sous différents angles qui ne laissent pas de surprendre. Le physicien Etienne Klein, par exemple, explique comment « la lumière ajoutée à de la lumière peut produire de l’ombre ». La gnomonique, ou art de construire des cadrans solaires, révèle une curieuse utilisation de l’ombre solaire, de l’Antiquité à nos jours. Quant aux théâtres d’ombre, du Wayang kulit de Java au Chat Noir d’Henri Rivière, ne tirent-ils point leur pouvoir magique d’une savante machinerie? Absente de la peinture classique des pays asiatiques, l’ombre, nous rappelle l’historien Carl.A Keller, tient cependant une place prépondérante dans l’art et la religion. En témoignent l’éclairage de la tentation de saint Antoine à Vézelay comme la « nature transmutée » de la vision cinématographique d’Henri Alekan. Il n’y a pas l’ombre d’un doute, l’ombre fait rêver! (Zodiaque n° 3, Abbaye de la Pierre qui Vire, 89630, Saint Léger Vauban, 120F).

 

Informations supplémentaires

  • Editions:
  • Date de parution: